MICHAEL SHANNON STORY #03

Qui pouvait passer après une star du chaos comme JENNIFER JASON LEIGH dans notre merveilleuse rubrique STORY? Trois propositions s’imposaient à nous, entre deux flûtes de champagne: MICHAEL SHANNON, MICHAEL SHANNON ou MICHAEL SHANNON. Nous avons donc voté MICHAEL SHANNON. Troisième partie de notre STORY consacrée à un acteur very CHAOS!

QUOI? Qu’est-ce qu’il y a? Cela ne vous a pas suffi? Vous en voulez encore du Shasha fou? Si on vous dit que Mike est capable de jouer autre chose que les psychopathes névrotiques paranoïaques schizophrènes, ça risque de vous surprendre autant que Richard Berry mangeant un Sveltesse…

Grâce à Jeff Nichols et William Friedkin, Michael Shannon entre définitivement au panthéon des acteurs chaos. Il n’a plus besoin de nous surprendre et pourtant, il va encore nous surprendre. Parce que c’est jamais fini, comme le déjeuner en paix. Le grand mec de Chicago au visage mi-triste ni-énervé travaille super bien. En vrac, et parfois avec du retard par rapport à la sortie US – ce qui fait que l’on se tape du Shannon en veux-tu en voilà, on le voit dans 7h58 ce samedi-là de Sidney Lumet et Lucky You de Curtis Hanson (qui l’avait déjà dirigé dans 8 Mile). Et l’on s’amuse de le retrouver en marine paranoïaque dans World Trade Center de ce très cher Oliver Stone, un film hommage étouffe-ricain qui peut prétendre au titre chaos pour cette vision de Jésus tendant une bouteille d’Evian.

Un rôle qui préfigure ZE coup d’éclat Hollywoodien, ou comment niquer le système de l’intérieur: Les Noces Rebelles de Sam Mendes, un film bien plus chaos et puissant qu’on pourrait le penser au prime abord…

Dans l’Amérique des années 50, Frank (Leonardo DiCaprio) et April Wheeler (Kate Winslet) se considèrent comme des êtres à part, des gens spéciaux, différents des autres. Ils ont toujours voulu fonder leur existence sur des idéaux élevés. Lorsqu’ils emménagent dans leur nouvelle maison sur Revolutionary Road, ils proclament fièrement leur indépendance. Jamais ils ne se conformeront à l’inertie banlieusarde qui les entoure, jamais ils ne se feront piéger par les conventions sociales. Pourtant, malgré leur charme et leur insolence, les Wheeler deviennent exactement ce qu’ils ne voulaient pas : un homme coincé dans un emploi sans intérêt ; une ménagère qui rêve de passion et d’une existence trépidante. Une famille américaine ordinaire ayant perdu ses rêves et ses illusions…

En réunissant le couple vedette du Titanic, de James Cameron, près de onze ans après, il aurait été facile d’organiser une opération marketing de grande envergure et de commettre un mélodrame mercantile pour attirer les nostalgiques dans les salles. Pour donner un exemple, les insupportables Julia Roberts et Richard Gere ont essayé de maintenir l’illusion qu’ils avaient encore des choses à faire ensemble en reformant leur duo des années après Pretty Woman dans Just Married. Ce genre de procédé qui témoigne d’un certain mépris envers le spectateur n’était heureusement pas du goût du réalisateur Sam Mendes. Dans les grandes lignes, il retrouvait le chemin de la critique d’une Amérique faisandée comme dans American Beauty (qui devait beaucoup au scénario de Alan Ball). Sauf que l’action se déroulait dans les années 50. Les personnages étaient confrontés à la même dictature des apparences. Bien avant de se fighter avec un grizzly, Leonardo DiCaprio avait un physique de poupon mal dégrossi adéquat pour jouer un adulte qui n’arrivait pas à assumer ses responsabilités d’adulte. Kate Winslet, sublimée, rayonnait avec ce rôle de femme portant les stigmates de la souffrance affective, consciente que sa vie repose sur un vide abyssal, une illusion morbide. Seule ou accompagnée, heureuse ou triste (ou les deux à la fois), elle trimballait dans chaque scène une mélancolie foudroyante et communique un spleen insaisissable.

Michael Shannon y jouait le fils de bonne famille sorti d’asile psychiatrique qui représentait malgré lui toute la marginalité que le couple recherchait et qui assénait la vérité aux hypocrites qui l’entouraient. Son acuité rationnelle était telle qu’il visait extrêmement juste. On adorait ça. Cette étrangeté venue de l’indie bousculait sauvagement ce produit Hollywoodien. Lorsqu’il n’apparaissait plus à l’écran, Mike laissait un grand vide. Pour couronner le tout, Kathy Bates, la psychopathe de Misery, incarnait sa mère – elle était déjà la maman de Jenny dans le beau Dolores Claiborne. Dans Les Noces Rebelles, Kathy jouait la voisine assistant de loin à la désagrégation du couple Winslet/DiCaprio, comme elle était témoin lointain de leur couple en péril dans Titanic. A travers toutes ces combinaisons, Mendes fouillait dans l’intime et cherchait constamment par aplats de contrastes – le couple libre/le couple coincé – à épurer le trait. Derrière l’apparence, sous les images, il restait des vérités : une danse en forme d’étreinte dans un bar, une déclaration d’amour fou dans une voiture, un homme de dos qui cache sa tristesse, une apparition lumineuse de voisine fantasmée dans l’embrasure d’une porte. Il y avait les sourires de façade et les crissements intérieurs. Dans nos souvenirs, jamais Mendes ne poussait la situation au-delà du strict nécessaire, et les occasions étaient si nombreuses de tomber dans l’exagération, le pathos. Pas de ça, ici, d’autant qu’un terrible plan final clouait le bec de tout le monde.

C’était l’un des grands rôles marquants de Michael Shannon. Qui conserve un excellent souvenir de cette tragédie selon le fameux principe faisons-nous-du-mal-pour-nous-faire-du-bien: «Avec ce film, j’ai été nommé aux Oscars; ce que je n’aurais jamais cru possible. J’ai l’impression que ce genre d’honneur arrive après un rôle en particulier. Les choses se tissent petit à petit, comme une tapisserie. Juste après Les Noces Rebelles, j’ai enchaîné sur la série Broadwalk Empire. Je me souviendrais toujours de la première fois où je suis arrivé sur le tournage des Noces Rebelles, j’ai regardé le plateau et ceux avec qui j’allais jouer. Il y avait Leonardo Di Caprio, Kate Winslet, Kathy Bates, Richard Easton… J’avais du mal à croire qu’ils étaient là. C’était palpitant et intimidant à la fois, mais ce sont des gens tellement agréables. On s’est vraiment amusés à jouer ensemble. Même si dans les faits le film n’est pas vraiment hilarant. Mais nous, on a vraiment pris du plaisir.»

De 2010 à 2014, Michael performe le rôle de Nelson Van Alden, un agent masochiste du fisc très croyant pendant la prohibition, à la complexité fascinante, dans la série Boardwalk Empire diffusée sur HBO. Et là encore, il fait l’effet bombe auprès de ceux qui ne le connaissaient pas. La même question sur toutes les lèvres: «D’où sort ce mec?». Quand Scorsese avait rencontré Shannon, il lui avait bien spécifié: «Je veux que tu sois l’agent, et pas le gangster!» N’empêche, au fur et à mesure que la série avance, le rôle se sera assombri… «J’ai aimé tourner dans cette série mais je ne me sentais impliqué sur la longueur. Ce n’est pas un travail régulier. On vient un jour puis pas l’autre. Donc ça ne devient pas vraiment régulier. Sur un film, on travaille sur une période donnée. Et c’est un défi intense car il faut faire le film en quatre ou cinq semaines. Donc vous êtes totalement accaparé par le projet. Alors que dans une série télé, les choses sont trop étalées dans le temps. Ce n’est pas autant d’adrénaline. Mais j’adore Broadwalk Empire. La reconstitution d’époque était exceptionnelle. La photographie, magnifique. Et puis j’adorais les réalisateurs qui avaient travaillé dessus. J’y avais croisé de super acteurs aussi

Incarnation parfaite du dérèglement psy, Michael Shannon est soumis aux sempiternelles questions journalistiques sur sa capacité à jouer les fous. Ce à quoi il a toujours répondu, avec un calme olympien: «Franchement, si je voulais vraiment jouer un méchant, je jouerais ce mec qui gouverne la Corée du Nord. Voilà un vrai méchant. Comment il s’appelle? Kim Dong quelque chose. J’incarnerai ce mec un jour, soyez alertes! Cette coupe de cheveux… La pire coupe de cheveux au monde! Mec, tu as la pire coupe de cheveux du monde! Après avoir dit ça, il va bombarder là où je vis à l’arme atomique

Le bad-guy, il le jouera dans une superproduction. Parce qu’il faut bien s’amuser quand même et gagner de l’argent pour persévérer dans une veine farouchement indépendante. Et qui dit Shasha dans une superproduction, dit chaos en alerte. Le chaos s’est donc bougé le cul aux aurores pour se rendre à la projection de presse unique et matinale de Man of Steel de Zack Snyder.

Méchant d‘anthologie qui vole la vedette au fade Henry Cavill, Mike interprète le Général Zod: «Tu te rends compte, c’était une sacrée responsabilité. Je me souviens qu’il y a peu ma femme a voulu que je voie l’épisode de Superman où apparaît ce personnage interprété par Terence Stamp. Lorsqu’il affronte Marlon Brando et plante ses yeux incroyables sur lui, j’ai dit à mon épouse: “Éteins la télé!” C’était trop intimidant pour moi. Bon, maintenant, les dés sont jetés!». Et dans le cadre très calibré du blockbuster, Michael ne brille évidemment pas comme dans les productions indépendantes où on l’adore jouer le foufou. Là où il est classe, c’est que même, après coup, après toute la promotion où généralement les acteurs prennent plaisir à se contredire (Mark Wahlberg assurait au moment de la sortie de Phénomènes que M. Night Shyamalan était un génie avant de retourner sa veste quelques mois plus tard en assurant que c’était l’une des pires merdes dans lesquelles il avait tourné – NOT VERY CHAOS), Michael Shannon continue de défendre cette expérience assurément rémunératrice, envisagée comme un trip métaphysique – VERY CHAOS: «Je ne suis pas dupe. Quand les gens n’adhèrent pas à quelque chose, la plupart du temps, ils ne vont pas venir te voir pour dire que tu fais de la merde. Ils garderont ça pour eux. Mais j’ai entendu. J’ai entendu ce que les gens disent sur Man of Steel. Des choses parfois très négatives. Moi, je ne regrette rien. J’aime le film et j’ai aimé travailler avec Zack Snyder parce qu’il a une vision. Je ne serai pas contre l’idée de retravailler avec lui.» Voyons Shasha, of course, tu es libre comme l’air, fais ce que tu veux. Une fois de temps en temps, tu peux te permettre de ne pas arracher le papier-peint de ta maison.

Auparavant, comment faire l’impasse sur la rencontre Michael Shannon-Werner Herzog? Jugez plutôt: Werner Herzog (réalisateur) + David Lynch (producteur) + Michael Shannon + Willem Dafoe + Chloë Sevigny + Udo Kier + Grace Zabriskie = My son, my son, what have ye done?, film de 2009 hélas inédit en France car tout bonnement insortable. Et pourtant, so chaos. Limite too chaos tant le film se contente presque de ce chaos et ne cherche pas la transcendance chaos. C’est bien la première fois qu’on le dit et qu’on le pense pour un film, mais le film est presque trop chaos pour son propre bien, presque trop évident dans son chaos. You know…

Avant ce rayon de chaos, cela faisait quelques années que Werner Herzog, réalisateur de Aguirre, la colère de Dieu et Fitzcarraldo, peinait à monter ses projets au cinéma. Du coup, il s’est focalisé sur le documentaire en allant filmer des hommes extraordinaires aux destins parfois tragiques. Pour donner un exemple, dans The White diamond, il s’intéressait à Graham Dorrington, un docteur en ingénierie aérospatiale toqué de dirigeables qui, depuis toujours, rêve de voler à bord d’un engin de son invention au-dessus de l’Amazonie. Ou encore dans Grizzly Man (l’un des plus grands documentaires de ces vingt dernières années), un amoureux des ours en Alaska finissait par se faire dévorer tout cru par l’objet de sa passion. Entre temps, Herzog ne perdait pas de vue ses obsessions: les illusions plus fortes que la réalité, l’idéalisme forcené, la volonté quasi démiurgique de tout maîtriser. La réalité documentaire était si puissante qu’elle finissait par rejoindre la fiction et les héros visionnaires autrefois incarnés par Klaus Kinski (le conquistador Aguirre, le bâtisseur d’opéra Fitzcarraldo). Ce fut un tel succès critique que cette renaissance artistique lui a permis d’enchaîner deux films : un faux remake et vrai trip halluciné de Bad Lieutenant posant une question passionnante (est-il possible de reproduire un film unanimement jugé comme l’un des sommets dans la carrière de Abel Ferrara?) et se doublant d’une vengeance envers le système hollywoodien qui exclue ses talents les plus fragiles. C’était d’autant plus ironique que Herzog avait choisi Nicolas Cage dans le rôle principal et que l’acteur en faisait génialement des tonnes, jusqu’à l’écœurement. Shasha y fait une apparition mais il n’a pas besoin de trop forcer pour se fondre dans le mood halluciné.

Tourné peu de temps après, ce My son, my son, what have ye done? est moins connu mais super complémentaire. D’autant qu’il met Shannon en lumière, en vedette dépressive qu’il ne faut pas surtout pas déranger: une antithèse de film de commande affirmant en exergue «David Lynch en tant que producteur exécutif». Mike plaisante à ce sujet: «Euh… Vous savez quoi? Tout ce que David Lynch a fait sur ce film, c’est de mettre son nom sur l’affiche. Il n’a rien fait du tout. C’est juste une caution façon David Lynch présente. Je suis un fan de David Lynch mais je dois confesser ma frustration, je ne l’ai jamais rencontré sur le tournage. A la fin, je suis allé voir Werner et je lui ai demandé : «C’est normal que nous n’ayons pas vu David Lynch? Parce que j’aurais adoré le rencontrer». Du coup, je suis allé chez lui à Beverly Hills avec Michael Pena. Pendant une bonne demi-heure, nous avons parlé de méditation transcendantale et puis c’est tout. Nous n’avons pas parlé du film. A ce jour, je ne sais même pas s’il l’a vu, je ne sais même pas s’il est au courant qu’il en est le producteur exécutif.» CHAOS.

Herzog relate l’itinéraire de Brad Macallam (Mike donc, totalement déprimé de la life) qui a tué sa mère (Grace Zabriskie) d’un coup de sabre. A travers des flashbacks, le récit tente de comprendre les motivations de son geste provoqué par la frustration de ne pas avoir été celui qu’il aurait rêvé d’être (un comédien) et qui du coup se tourne vers un mysticisme bidon. Cet esprit, perturbé depuis qu’il a entendu des voix lors d’un voyage au Pérou, confond mythe ancien et folie moderne, finit par se barricader chez lui en prenant deux pink flamingos comme otages. Un inspecteur de police (Willem Dafoe) va essayer de le ramener à la raison avec la petite amie (Chloë Sevigny) et leur metteur en scène de théâtre (Udo Kier). Au lieu de porter un jugement moralisateur (le héros n’est ni bon, ni mauvais, juste irrécupérable), Herzog préfère épouser le brouhaha mental de Maccallam, inspiré par Mark Yavorsky, pour capter son désir mortifère d’accomplissement artistique. A travers lui, il confirme sa prédilection pour les quêtes mythologiques démesurées, aux confins de la folie.

C’est son premier film d’horreur réaliste – son remake de Nosferatu jouait dans une autre catégorie – et à travers les conventions du genre, il brouillait les limites entre la réalité et la fiction théâtrale et transformait la tragédie grecque d’Oreste en cauchemar éveillé, surréaliste. Herzog voyait en Michael Shannon une réincarnation de Klaus Kinski. Faut dire qu’il était encore une fois génial. Et les personnages secondaires, joués par Brad Dourif, Michael Peña, Grace Zabriskie, Irma P. Hall, Verne Troyer, apportaient un degré de folie supplémentaire. En gros, un film vachement pour nous, réalisé par un fou, produit par un fou, à destination des fous. Mais que les gens normaux ne peuvent pas comprendre.

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