[Chaos Intermezzo] une masterclass Abdellatif Kechiche électrique au 44e Cinemed

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Alerte niveau maximal lors de la 44ème édition du Cinemed, où nous sommes descendus couvrir l’événement du mois: à l’occasion d’une séance chahutée, Abdellatif Kechiche a livré une masterclass trois ans après sa dernière rencontre en public.

C’était annoncé de longue date sur les réseaux sociaux: des militants avaient décidé de perturber la venue du réalisateur palmé, munis de pancartes disant grosso merdo: «Devant Kechiche aussi, on se lève et on se casse». On s’attendait à ce que ce retour des limbes médiatiques soit accompagné de son petit parfum de scandale, on ne pensait pas que la séance serait entravée pendant 35 minutes à coups de sifflets, de doigts d’honneur assénés à l’ensemble de la profession (façon Despentes dans son dernier livre), et de ce que nos grands-parents avaient coutume d’appeler du raffut (les incessantes sonneries de portable étaient également déployées afin de perturber les prises de parole du Kech…).

L’agressivité n’est toutefois pas venue que d’un camp: certains partisans du cinéaste ont, eux aussi, choisi l’option invective («TOI TU VAS ME DONNER DES LEÇONS DE FÉMINISME!???? COMMENCE PAR OUVRIR UN LIVRE») dans une salle chauffée à blanc. De façon assez surréaliste, une militante est même montée sur scène à la demande du cinéaste pour exposer le tout.

Et le cinéma dans tout ça? En charge de la masterclass, Pascal Mérigeau a commencé à lancer l’artiste sur l’arlésienne Intermezzo – «Je n’étais pas conscient de ce qui s’est passé: je ne savais pas que les deux acteurs les plus concernés par le film étaient partis pendant la séance… autrement la projection n’aurait pas eu lieu.» Au sujet d’une éventuelle sortie du film, chacun y va un peu de son interprétation. La veille de la masterclass, Abdellatif a accordé un entretien à plusieurs journalistes présents pour l’occasion: certains ont compris qu’il avait choisi d’abandonner Intermezzo; d’autres qu’il allait opérer sur le film ce qu’on appelle un rebranding afin d’effacer le mauvais souvenir de Cannes (on en a vu une version). Nous voilà bien avancés!

En conteur de talent, Kechiche a en tout cas déclaré être impatient de montrer au public Canto Due et Canto 3 (quel art du teasing!), qui devraient là encore révéler leur lot de jeunes acteurs appelés à trouver la lumière. Ces films seraient «en montage, en remontage – je ne fais que ça» et Kechiche a dit des deux opus qu’ils étaient «un aveu total de lui-même», façon de dire qu’il y avait injecté ses tripes.

Le cinéaste est aussi revenu sur son rapport aux acteurs – petite séquence hommage à Arletty, Raimu, Simone Signoret – et rappelé à quel point son cinéma fasciné par les figures féminines (qu’il associe au mystère, à la différence et à la transe) était là pour créer un dispositif hypnotique, raison pour laquelle il aime autant les scènes de danse et autres moments où le corps se met en mouvement (comme nous hier soir lors d’une soirée à thème bruxelloise trèèèès loin de notre hôtel).

Entre deux assertions sur le nombre d’assiettes de couscous qu’il est possible de faire ingurgiter à un acteur, il est aussi revenu sur le tournage de La Vie d’Adèle – une Palme d’or, mais aussi un paquet de polémiques concernant les conditions dantesques de tournage – où la Seydoux en a (légèrement) pris pour son grade, Kechiche s’abritant derrière «des différences de classe sociale» pour expliquer les difficultés éprouvées sur le plateau.

Sinon, quelques trucs qu’on ne savait pas et qui devraient donner du courage aux apprentis-cinéastes désargentés qui nous lisent chaque jour: Kechiche a dû attendre «plus de sept ans» avant de pouvoir faire son premier long, La Faute à Voltaire (2000) et il a rappelé aux plus jeunes que les bisbilles entres cinéastes intransigeants et producteurs furax étaient là dès les débuts du septième art (lisez la correspondance entre le perfectionnisme maladif d’Abel Gance et Charles Pathé): «Les relations avec les producteurs se finissent souvent par un procès… Et j’en ai eu plus d’un… Et je les ai tous perdus!»

L’ancien chouchou du cinéma français a enfin livré deux conseils persos: il a d’abord chaudement recommandé de lire Cinéma, autopsie d’un meurtre de Pascal Merigeau, pamphlet prophétique écrit il y a 20 ans et qui annonce «tout le chaos que nous vivons aujourd’hui» (il n’a pas exactement dit ça mais c’est ce qu’il faut comprendre). Puis de voir La Garçonne de Jacqueline Audry (1957), adapté du non moins formidable roman de Victor Marguerite.
C’était beau, c’était chaud, c’était chaos… G.R.

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