8% et 2%, telles sont les rentabilités respectives de Megalopolis de Francis Ford Coppola, sorti il y a 3 semaines, et Southland Tales de Richard Kelly (2007) au box-office mondial. Deux films dont la bizarrerie esthétique, peuplée d’images informes et de lignes scénaristiques foutraques, peut se confondre avec une ribambelle d’ambitions qui s’est heurtée au mur irrévocable du public. Sans s’empêcher de devenir des œuvres fascinantes, en tous les cas pour nous, au profit d’un entre-deux malléable mélangeant l’innovation critique et la liberté de créer à tout bout de champ.
Ce sont d’abord l’histoire de deux ambitions. Pour Coppola, c’est un projet né dans son crâne il y a quarante ans, qu’il a voulu mettre en chantier au début du siècle actuel (en frôlant l’abandon après le 9/11) avant vraiment de s’y atteler dès l’an 2019. Pour Richard Kelly, il s’agit de prendre à bras-le-corps l’univers faste et les horizons de science-fiction propres à Philip K. Dick (pour vous la faire courte, voir notre célébration des 15 ans du film). Deux imaginaires dont on devine la portée personnelle et en même temps singulière, et dont la portée contemporaine fait aussi partie de leurs ambitions: Megalopolis réinvente la ville de New York (devenue New Rome) et Los Angeles fait office de vaste terrain de jeu, entre plage, urbanisme et villa luxueuse, tout cela à une époque qui s’apparente au contexte de leurs sorties. Innovation quelque peu politique également, faisant tour à tour un état des lieux des États-Unis: Megalopolis et la menace d’un anthropocène de la politique, et Southland Tales sur l’héritage des affres de la Guerre Froide sur une Amérique plus schizophrène que jamais (autrement appelée l’Amérique post 9/11).
Outre ces deux films, Coppola et Kelly peuvent se rejoindre sur ce traitement d’une Amérique perdue dans son imaginaire et ses rêves, en proie à une violence progressive. Si cela s’est bien vérifié au cours de la carrière du premier, le second revêt une importance couche de manichéisme dans ses films pour mieux rendre compte (ou même participer consciemment) à l’étiolement du rêve américain et de son basculement métaphysique vers la violence (le fameux bouton de The Box et la question du libre-arbitre face à la violence). Une Amérique disséquée de toutes parts dans ces deux imaginaires, et que les Américains ne se sont pas gênés de rejeter en les snobant au cours de ce siècle. Oui, car si l’on connaît la trajectoire on ne peut plus plongeante de la carrière de Kelly, celle de Coppola dans les années 2000 (les échecs successifs de L’Homme sans âge, Tetro et Twixt) l’a fait plonger dans une sorte d’oubli, provoquant même un manque d’identification chez la nouvelle génération.
Les défenseurs de ces deux films et de ces deux cinéastes, sur leurs périodes qui couvrent le XXIe siècle, placeront volontiers la bizarrerie de l’autre côté des prods US, celles qui sont assoiffées de superpouvoirs, de baguettes et d’anneaux magiques pour mieux se regarder dans le miroir telle la sorcière de Blanche Neige (cc. Coralie Forgeat qui avec The Substance sait que le miroir finit par se briser en mille morceaux). Reste que la déviation, la bifurcation vers une nouvelle forme d’images et d’écritures, jusqu’à l’informe, place le degré d’anomalie à un niveau dont il faudra encore et toujours commenter et à considérer pour proposer ce contre-champ dont le cinéma et son image auront toujours besoin. Pour faire en sorte que le cinéma reste une utopie (Megalopolis) et trouve son double inversé (Southland Tales). Car le cinéma ne commet pas de suici…


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