Quoi de plus chaos et de plus Interdit que le très chaos et très interdit Massacre à la tronçonneuse? Rien.
Jeunes et insouciants, cinq amis, Sally (inoubliable Marilyn Burns), son frère handicapé Franklin, Jerry, Kirk et Pam, traversent le Texas à bord d’un minibus. Ils s’aperçoivent bien vite qu’ils sont entrés dans un territoire étrange et malsain, à l’image d’un vagabond qu’ils ont pris en stop, un jeune homme au visage plein de stigmates, vicieux, et en proie à des obsessions morbides. Ce dernier ne tarde pas à se faire menaçant mais les cinq amis parviennent à s’en débarrasser. Peu de temps après, ils s’arrêtent pour faire le plein d’essence dans une station-service. Les cuves étant vides, ils poursuivent vers la maison d’enfance de Sally et Franklin. Kirk et Pam, partis se baigner, aperçoivent une vieille ferme isolée aux alentours, et décident de s’y aventurer afin d’acheter de l’essence aux propriétaires. Lorsqu’ils tentent de pénétrer à l’intérieur, un type masqué surgit et tue Kirk en lui fracassant le crâne d’un coup de marteau puis, il s’en prend à Pam qu’il empale sur un croc de boucher et place dans un congélateur. Jerry, parti à leur recherche, est lui aussi frappé à la tête avec un marteau. Il ne reste alors plus que deux survivants, et la nuit commence à tomber. Franklin et Sally, resté seuls avec le minibus mais sans les clefs de contacts, décident de partir à la recherche de leurs compagnons. Le type à la tronçonneuse s’abat subitement sur eux : après une attaque sévère où Franklin est découpé à la tronçonneuse, la dernière survivante, Sally s’enfuit en courant vers la station service. Elle tombera alors sur une débauche de folie épouvantable…
Une simple apparition d’auto-stoppeur super chelou et on est dedans. Avec eux. Jusqu’au cou. A ses commandes, le réalisateur Tobe Hooper qui n’a jamais cessé de dire merci à son chef-opérateur d’alors, Daniel Pearl et qui, oui, est tombé dedans très jeune. A quatre/cinq ans, il a découvert les joies du cinématographe grâce à son papa toqué de ciné qui gérait alors un hôtel où il y avait une salle de cinéma. L’anecdote veut que le jour où le jeune Tobe est né, sa mère était au cinéma en train de regarder un film. Trop bien. Ce trajet, du cinéma à la maternité, l’a vraisemblablement marqué. Par la suite, les parents n’ont cessé de traîner leur enfant dans les salles obscures. Une fois en âge de rester seul au cinéma, les ouvreuses s’occupent de lui. Tobe voit deux trois films par jour et confesse sans peine être plus en phase avec les fictions que sa propre réalité. Étrange exutoire. Logique des événements : il emprunte la caméra familiale (une Super 8) et commence à recréer des petites scènes. Un jour, un ami lui conseille d’aller jeter un œil au ciné-club de sa fac où passe La nuit des morts vivants, de George Romero dans une copie en noir et blanc, en 16mm. Hooper découvre alors qu’au cinéma, il est possible de faire très très très peur aux gens. Ce soir-là, il observe les gens autour de lui en plein délire et veut générer la même frousse.
A Noël, Tobe Hooper fait la queue dans un grand magasin, entouré par une foule tentaculaire. A ce moment-là, il se demande comment s’extraire de cette masse gluante et regarde au même moment une série de tronçonneuses exposées: «je me suis dit que si je démarrais un de ses engins, tout le monde me laisserait passer car on peut tuer, et puis surtout à cause du bruit qui est assourdissant. Le rendu était d’un réalisme bien plus étourdissant que si j’avais utilisé un effet musical (le film ne fonctionne effectivement que sur des bruits). La tronçonneuse fait à elle seule son effet.» Bien entendu, ce n’est pas sa seule source d’inspiration pour Massacre à la tronçonneuse. Ed Gein, le fameux boucher, en est une autre, incontestablement: «J’avais de la famille dans le Wiscontin à une trentaine de kilomètres de là où vivait Ed Gein. C’était un cannibale, je crois qu’il a tué une ou deux personnes mais il déterrait surtout des cadavres. Il recouvrait ses fauteuils avec de la peau humaine. Ma famille s’amusait à me faire peur en me racontant cette histoire.» L’idée de Leatherface vient du médecin de Tobe qui lui avait raconté une histoire survenue pendant ses études. Ce dernier travaillait sur un cadavre dont il avait écorché le visage pour se faire un masque pour Halloween. Source d’inspiration immédiate : «Physiquement, Leatherface ressemble à un gros poupon. Sa sexualité est ambiguë. Son cerveau a peut-être manqué d’oxygène à sa naissance.» Et si la peur ne venait pas du sang mais du réalisme et de son insoutenable crudité?
N’oublions jamais que Tobe Hooper a réalisé Massacre à la tronçonneuse à seulement 30 ans et qu’il est sorti aux États-Unis en plein scandale du Watergate, aboutissant à la démission de Richard Nixon. Rien n’était plus horrible et plus destructeur pour les Américains que de réaliser que leur président était un escroc corrompu. C’est la fin du Flower Power et l’Amérique est traumatisée par la guerre du Vietnam. L’époque où les politiciens et les médias ne disaient pas nécessairement la vérité est propice à la peur et au climat parano. C’est paradoxalement à cet instant que Tobe Hooper perd ses illusions: «Les jeunes de ma génération étaient soit désillusionnés soit déterminés à faire changer les choses. Massacre à la tronçonneuse est par la suite devenu une métaphore cinématographique de la conjoncture de l’époque.» Film sale, tourné en 16mm gonflé en 35mm pour la sortie en salles avec présence d’un grain d’origine,Massacre à la tronçonneuse a servi de catharsis face à ces catastrophes inconsolables. Et nul doute que les jeunes protagonistes confrontés à l’horreur dans cette ferme isolée ont quelque chose à voir avec les jeunes américains des années 70 envoyés dans le bourbier délétère du Vietnam.
Tobe Hooper a tourné Massacre à la tronçonneuse pour 140.000 dollars, avec des moyens dérisoires proches du génie: la ferme dans laquelle se situe l’action était occupée par une famille que connaissait le directeur artistique, logée le temps du tournage dans un motel, les squelettes sont des vrais os humains achetés par la production en Inde, car moins chers que des os en plastique. Autrement, la camionnette est celle de l’ingénieur du son, les effets sonores sont faits maison, Hooper a réalisé lui-même le son qu’on entend tout au long du film, obtenu en frottant une fourche contre une table et c’est dans son salon qu’il a fait le montage audio. A noter que Massacre à la tronçonneuse a été le premier film avec Orange Mécanique de Stanley Kubrick a avoir bénéficié d’un mixage en Dolby Stéréo!
A l’époque, Tobe Hooper veut éviter les amalgames et toute facilité malvenue: «Je ne voulais pas de caricature dans la représentation de la folie. Je voulais éviter l’archétype méchant et grotesque. Je voulais juste montrer une montée en crescendo. De la nitroglycérine émotionnelle. De la dynamite. J’ai voulu filmer ça comme un documentaire: que pourrait-il se passer si ce marteau heurtait la tête de quelqu’un? Des petits morceaux de boîte crânienne pénétreraient le cerveau et ça pourrait facilement entraîner une réaction nerveuse involontaire. Et je crois que le public n’avait jamais vu ça. Je ne voulais pas trop de sang. On me sort souvent que le film est sanglant mais on croit le voir alors qu’il n’y en a pas». La fameuse scène du crochet synthétise la détermination du cinéaste de fonctionner sur le suggéré. Ce que l’on ne voit pas est pire que ce qui est explicite. Ce plan est pour l’époque révolutionnaire: «Ce que j’ai fait, c’est qu’on a choisi une tenue qui ne lui recouvre pas le dos pour que ça paraisse impossible de tricher avec des effets spéciaux. On montrait beaucoup son dos nu et le crochet. Quand elle s’en approche, on coupe sur un plan du crochet. Ça rend l’accrochage plus réaliste. Quand elle est accrochée, on voit sur le mur derrière elle des traînées de sang séché. Puis un panoramique le long de son corps montre qu’elle est bien accrochée et sous ses pieds, il y a une bassine qui est là pour récolter le sang. Mais vous n’en voyez pas. Votre imagination dépasse ce que je peux vous montrer. Il y avait un problème de soleil aussi. Dans le générique de début, ces taches rouges sont des facules solaires. Les facules solaires ont une influence sur certaines choses sur Terre. Elles parasitent nos télés ou nos radios. Le soleil est au cœur du drame. Astrologiquement, c’est un mauvais jour (NDR. Au début du film, les jeunes se lisent leur horoscope). Je voulais montrer ce qu’allait donner ce jour sous le signe de la tronçonneuse. Comme je suis un obsédé du détail, ça tombe bien.»
Autre surprise, Leatherface a peur lorsqu’il tue l’un des personnages principaux. Il a soudainement les jetons et retourne vite à sa fenêtre pour faire le guet ; le tout dans un long plan-séquence savamment composé. Puis, il se tapote le visage d’un air paniqué. Il se demande, simplement, d’où viennent tous ces jeunes qui envahissent son territoire: «La fascination des serial-killer, c’est l’envie d’aller regarder dans le cagibi, dans la petite pièce sombre, ou derrière la porte. Tout être humain, tout animal a cette envie inscrite dans ses gênes. Mourir pour laisser place à la vie. Explorer le plus sombre des recoins. On veut depuis des lustres voir du sang, des entrailles.» Tobe et son co-scénariste d’alors connaissaient des gens aux troubles comportementaux et s’en étaient inspirés pour édifier le personnage: «Quand ces scènes d’horreur avec Leatherface fonctionnaient, on était plié en quatre devant nos feuilles de papier. On savait qu’on n’était pas loin de la vérité.»
Le succès est colossal aux États-Unis lors de sa sortie en octobre 1974. Mais en dépit d’une présentation à La Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes en 1975, le film ne sort qu’en 1982 dans l’Hexagone, soit huit ans après sa sortie US. Because? Because Massacre à la tronçonneuse est interdit après une semaine d’exploitation avec pour seule justification qu’il « atteignait à la dignité humaine par son trop grand réalisme« . Il ne sera autorisé qu’en 1979 en cassette VHS et qu’en 1982 au cinéma, interdit aux moins de 18 ans. En Suède et en Norvège, il sera banni jusqu’en 1994. En Grande-Bretagne, il faudra attendre 25 ans (soit 1999!) pour recevoir le feu vert des autorités.
Après le slasher Massacres dans le train fantôme, Tobe Hooper signe Poltergeist, immense succès (plus de 76 millions de dollars de recette) dont on n’oublie pas la scène du clown sur la chaise puis sous le lit, cette gamine blonde aspirée par la télé etc. Scènes d’anthologies qui se succèdent et rumeurs qui vont de bon train. En effet, depuis des années, dans les hautes sphères cinéphiles, Poltergeist, virtuose en terme de mise en scène mais aussi de capacité à provoquer l’extraordinaire dans l’ordinaire, se coltine la rumeur tannante d’avoir été co-réalisé par Spielberg.
Lors d’une masterclass, Hooper en a profité pour nier en bloc et raconter la véritable histoire, celle d’un reporter du Los Angeles Times qui, lors de sa venue sur le plateau, est tombé sur Hooper en train de tourner une scène d’extérieur techniquement ardue. Le réalisateur avait besoin d’une seconde équipe pour mettre en boîte la scène d’un autre axe avec la caméra perchée en haut d’un arbre en plongée. Sur le plateau à ce moment-là, Spielberg l’a simplement aidé pour ce plan et rien d’autre. Par la suite, rien de sensas dans la filmo de Tobe Hooper (L’ Invasion vient de Mars, remake de Les Envahisseurs de la planète rouge ; Massacre à la tronçonneuse 2…) jusqu’à l’essoufflement. Mais des plans qui restent. Des pans entiers de Massacre à la tronçonneuse, évidemment. Comme le climax du repas, souvent imité, jamais égalé, tourné avec un simple rail de travelling de quinze mètres sous une chaleur épouvantable, en plein été texan: plus de 37 degrés et pas de climatisation ni de ventilateur pour rafraîchir l’atmosphère dans une pièce remplie de restes d’animaux morts et de nourriture en train de pourrir – Edwin Neal, l’un des acteurs, a même assuré: «Tourner cette scène a été le pire moment de ma vie… et pourtant j’ai fait le Vietnam«. Ou encore ce somptueux final crépusculaire convoquant soulagement et mélancolie où la splendide scream girl Marilyn Burns hurle jusqu’au rire dément, survivante ensanglantée, et où Leatherface, seul sur la route, tournoie avec sa tronçonneuse, pirouette en état de grâce, comme consumé par les derniers rayons du soleil. La fin d’un cauchemar diurne ayant fait passer tant de nuits blanches.


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