« Marty Supreme » de Josh Safdie : une fable comique, lucide et cruelle sur l’arrivisme

Drôle, agitée et explicite, la séquence prégénérique de Marty Supreme résume souverainement l’un des films les plus fracassants de ce début d’année : on y suit des spermatozoïdes en chemin vers un ovule qui, une fois fécondé, est cadré en gros plan avant de se transformer en balle de ping pong estampillée « Made in America ». Ça n’est pas un détail en l’air, parce que, en plus de signifier que le personnage principal est motivé par deux forces majeures, la libido et le tennis de table, ce raccourci hardi annonce une histoire essentiellement américaine, avec tout ce qu’elle peut impliquer de démesuré, de détestable et de fascinant. Contrairement aux apparences, Marty Supreme n’est pas une success story, ni un biopic sportif, mais plutôt une fable comique, lucide et cruelle sur l’arrivisme. Elle est inspirée de la vie de Marty Reisman, arnaqueur notoire, flambeur et champion de tennis de table dans les années 50.

Avec son co-scénariste Ronald Bronstein, Josh Safdie le dépeint dès le départ comme le contraire d’un héros. On fait sa connaissance peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale dans le magasin de chaussures de son oncle qui espère le faire monter en grade: il a le contact facile, il est malin, persuasif et fin négociateur. Sauf que Marty ambitionne de faire carrière dans le tennis de table, domaine dans lequel il est effectivement très doué. Sa prétention s’accompagne d’une arrogance sans limite ainsi que d’un manque total d’empathie et de sens moral qui lui font souvent dépasser les limites, comme lorsqu’il fait une blague de très mauvais goût avant de préciser qu’il en a le droit puisqu’il est d’origine juive. Mais c’est le genre de paradoxe qui lui permet de retomber sur ses pieds et le rend presque supportable.

Pratiquement, son but est semé d’obstacles : l’inscription aux championnats, les voyages en avion (en Angleterre, puis au Japon), l’hébergement, avec à chaque fois, la nécessité de trouver un financement. Pour y arriver, il met à contribution tous ceux qui lui tombent sous la main, quitte à les tromper, les voler, ou les trahir, tel un junkie accro à son ego. Il est particulièrement ignoble avec Rachel (Odessa A’zion), une amie d’enfance qu’il a engrossée au début du film. Parfois, ses efforts sont récompensés : lorsqu’il arrive à séduire une ancienne star de cinéma (Gwyneth Paltrow dans un superbe comeback), il découvre qu’elle est mariée à un riche entrepreneur (Kevin 0’Leary) qui pourrait bien le sponsoriser.

Chalamet a trouvé le rôle de sa vie avec Marty. Il s’est entraîné pendant des années pour être crédible à la raquette, mais d’un point de vue plus intérieur, il avait déjà fait une partie du chemin en incarnant une forme d’ambition certes plus subtile avec Dylan dans Un parfait inconnu. Ici, il déploie une énergie démentielle tout en trouvant un équilibre fragile pour rester au centre de l’attention sans se rendre totalement odieux. Le film le propulse dans une série de péripéties qui pourrait se résumer à une formule simple : plus Marty magouille pour atteindre son but, plus il rencontre d’ennuis. Chaque stratagème qu’il met en œuvre provoque systématiquement un enchaînement de désastres dont le sommet est atteint au cours de l’épisode démarrant avec une baignoire, un chien et Abel Ferrara. Et la plupart du temps, Marty paie le chaos qu’il déclenche au prix d’humiliations multiples et cinglantes.

Il y aurait beaucoup à dire sur le choix des interprètes, notamment les non-professionnels, tous new-yorkais d’origine, qui apportent une partie de leur propre histoire aux personnages qu’ils incarnent (comme David Mamet dans le rôle d’un metteur en scène). Quant à Ferrara, il joue un mafieux avec lequel Marty entretient une relation risquée, et sa présence est emblématique de ce film viscéralement attaché à New York dont il revendique l’identité, l’accent, le goût, et même l’odeur (il se raconte que les décorateurs avaient proposé d’arroser d’eau les ordures dans les poubelles pour en accentuer le fumet).
Safdie, qui a mis fin à la collaboration avec son frère depuis Uncut gems, a bénéficié d’un budget inédit (70 millions de dollars). Il s’en est servi pour reconstituer le New York des années 50 avec un souci de réalisme humain plutôt qu’historique, comme pour transmettre le vécu et le ressenti de l’époque, marquée par l’incertitude et la rage de survivre. Il a fait appel à des pointures : Darius Khondji à la photo, qui filme en pellicule et utilise des objectifs choisis pour coller à ses personnages tout en captant l’atmosphère ambiante, confiée à Jack Fisk, le chef déco de Terrence Malick, David Lynch, Paul Thomas Anderson et Martin Scorsese.

Pour autant, Safdie n’a pas fait un film d’époque, et à travers le parcours de Marty, il raconte ce qu’il y a d’intemporel dans cette tendance de ses compatriotes à se prendre pour les meilleurs, persuadés que tout leur est dû, et que tous les moyens sont bons. Ce caractère permanent se manifeste par l’utilisation pour une fois réussie de musiques anachroniques, notamment de pop synthétique et de new wave des années 1980. Mine de rien, Safdie a créé sa propre version d’un mélange de Raging bull et de La couleur de l’argent, s’assurant du même coup une place dans le panthéon des grands cinéastes new yorkais.

18 février 2026 en salle | 2h 30min | Biopic, Drame
De Josh Safdie | Par Josh Safdie, Ronald Bronstein
Avec Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’zion

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