Avec sa sortie confidentielle et ses critiques assassines, Exes, objet du délit improbable et tourné en DV, devient presque attachant malgré lui dans ses revendications nihilistes et sa démarche punk post-Despentes. Maintenant, il faut savoir ce qu’on va voir: de la même façon que certaines personnes trouvent de la beauté dans la laideur, ce film à la poésie accidentelle appartient à ces films indéfendables qui arborent un mauvais goût fièrement revendiqué tout en invitant un cercle restreint de cinéphiles très particuliers à venir s’amuser en toute impunité. Surtout, il appartient au cinéma guérilla (tournage de quinze jours, conditions difficiles) et revendique le même goût du risque et des contraintes stimulantes. Son auteur : Martin Cognito, réalisateur issu du X qui assume la dimension iconoclaste d’Exes ainsi qu’un goût pour le cinéma bis que Mocky n’aurait pas renié.
Comment recevez-vous l’accueil critique d’Exes?
Le réalisateur Jean-Pierre Ameris est venu voir le film hier et il m’a dit qu’il était étonné d’avoir lu dans la presse hier, comme quoi mon film se prenait au sérieux et que c’était raté parce que ça faisait rire. Si j’avais voulu faire un film sérieux, je n’aurais pas collé de perruques aux comédiens. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un truc sérieux ou drôle. On écrit et on fait comme on sent, sans intentions au préalable. Dès fois, il y a des moments sérieux, dès fois, non. Je pense que le film propose au moins quelque chose. On a eu 550000 euros de budget ; évidemment, si on en avait eu 700000, ça aurait été un autre film. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas assumer. Je n’aurais eu que 300000 euros, je m’en serai accommodé. Ce qui est étonnant, c’est que la presse ne sait pas comment qualifier le film. Sur les sites Internet, ils mettent comédie policière, fantastique, thriller ou alors des mots à rallonge parce qu’ils ne savent pas l’étiqueter. Comme s’il fallait obligatoirement ranger un film dans une catégorie. Il y a même un journaliste qui a écrit «le cinéma indépendant accouche d’une souris» alors que dans le film, il y a une scène où on voit un utérus avec une souris à l’intérieur. J’étais sûr d’avoir une remarque de ce genre, les réactions de journalistes sont si souvent prévisibles. Le même qui me reproche de mettre des symboles alors que lui-même ne les a pas vus. Il faut prendre Exes comme le Rocky Horror Picture Show. Le prochain film que je ferais sera différent avec la même démarche, parce que c’est ainsi que j’aime tourner.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer d’un cinéma porno au traditionnel?
Rien parce que quand je fais des films, on les classe X. Après, je me dis que c’est un film X et donc je ne vais pas plus loin. Là, Exes est interdit aux moins de 16 ans, donc je me dis simplement que j’ai fait un film interdit aux moins de 16. C’est très facile à faire un porno: tu peux tourner un mois après, t’es libre de faire ce que tu veux même si t’as très peu de budget. Au cinéma, tu écris le scénario et si tout va bien, deux ans après, tu fais ton film. Exes bénéficie d’un tournage de film porno. On l’a lancé en janvier ; en juin, on attaquait la prépa. De toute façon, je ne compte pas arrêter le porno, j’en refais un prochainement parce que j’ai envie de tourner.
Et l’idée de mélanger le cinéma porno au traditionnel vous a déjà titillé ?
C’est une chose que je veux faire et que Breillat n’a, à mon avis, pas réussie. Elle a amené des acteurs pornos dans le traditionnel, je pense que c’était une mauvaise idée parce que Rocco Siffredi qui dit des dialogues, ce n’est pas très convaincant; alors que moi, je veux amener des acteurs traditionnels dans le porno, comme Grégoire Colin et Manuel Blanc. L’idée serait de faire une collection : le premier, ce serait Sade avec Manuel Blanc et une star du X. Ils ne feront pas de scènes à caractère explicite mais seront au milieu d’ébats et auront la possibilité de toucher. Le prochain se déroulera dans un peep-show avec Grégoire Colin. Ce serait amusant d’avoir un film dans lequel Samuel Le Bihan joue et qu’il y ait une pénétration en plein milieu. Pour eux, c’est un moyen de s’exprimer autrement que dans un registre calibré.
Est-ce que le but avoué du film est de transgresser des règles acquises de cinéma ?
Oui. On a mis un making-of en ligne sur le site qui sera également disponible sur le DVD. Et finalement, en voyant le making-of, je revendique complètement ce que font les acteurs. Je voulais qu’ils n’aient pas peur du ridicule. Paul-Loup Rajot avait les boules parce que beaucoup de gens lui ont dit qu’il était ridicule dans le film alors que c’est voulu. Dans le film, il ressemble à Frank Zappa. Chaque jour, il alternait les tournages. Le matin, il jouait dans Exes et l’après-midi, il tournait dans R.I.S., une connerie sur TF1 qui reprend Les Experts alors que dans les deux, il fait les mêmes gestes. Dans la série, il relève les traces d’ADN et dans mon film, il touche le sperme avec son doigt et se le lèche. Dans l’autre, il est chauve ; dans Exes, je lui ai mis des cheveux. En ce qui concerne les intonations, je voulais qu’ils jouent leurs personnages de façon théâtrale et décalée. Quand on me sort que les acteurs jouent mal, c’est un avis mais j’ai envie de dire: «mais c’est quoi bien jouer ?». Certains trouvent par exemple que, dans les films de Bresson, les acteurs jouent mal alors que les acteurs ne jouent jamais mieux que dans un Bresson. On me sort souvent aussi qu’il y a des problèmes de mise en scène, mais il y aurait un problème de mise en scène si personne ne comprenait rien du début à la fin. En revanche, on retrouve cet esprit de transgression dans les codes de la mise en scène. Le cinéma, c’est comme un chewing-gum : quand on se le repasse, il n’a plus de goût. J’avais une première version du film qui durait deux heures et qui étayait davantage la psychologie des personnages. Puis, je l’ai montré à un ami de Wild Bunch qui m’a dit que c’était trop classique. Quand il m’a dit ça, ça m’a fait plaisir ; donc, j’ai enlevé tout ce que je n’aimais pas et ralentissait la folie. A l’origine, le récit était beaucoup plus construit dans les translations entre les scènes. Mais cette singularité était une volonté de tout le monde.
Comme Samuel Le Bihan en tant que producteur a atterri sur ce projet ?
Je ne le connaissais pas. A l’époque, je cherchais un producteur et je l’ai rencontré grâce à un copain. On a d’abord été voir Wild Bunch qui nous l’a pris pour le vendre à l’étranger, Wild Side pour la vidéo, Pan Européenne pour la distribution. Il manquait juste le producteur. Le Bihan avait monté sa boîte et cherchait un projet un peu atypique parce qu’il ne voulait pas d’un film dans les normes. L’idée était de transgresser, sans risque parce qu’on ne m’a quand même pas filé 15 millions de dollars. Là, il s’agissait plus d’une transgression qui s’amortit.
Il plane une grande ambiguïté autour du personnage « Martin Cognito ». Certains pensent que vous êtes Gaspar Noé ou Laurent Bouhnik.
Tout est né d’une rumeur. Avant de faire des pornos, j’ai fait quelques courts-métrages et des documentaires et donc il y a eu le buzz comme quoi Cognito venait du cinéma traditionnel. Personne ne s’est dit que ça pouvait être un mec inconnu. Un jour, l’un de mes films pornos était présenté à la cinémathèque et comme il était dans la salle assis à côté de moi, tout le monde a cru que c’était lui. Gaspar s’est prêté au jeu parce qu’à chaque fois qu’on lui demandait, il répondait qu’il était Martin Cognito. C’est un secret de polichinelle mais ça fait partie du fantasme. On pense souvent que c’est Jean-Claude Brisseau aussi. On a même fait des sorties dans les salles de mes pornos où lorsque je devais venir, il y avait dix personnes dans la salle avec des cagoules. Les journalistes ne savaient pas à qui parler. C’est ludique et puis dans un sens, ça m’arrange parce que je n’ai pas envie d’être reconnu. La célébrité ne m’attire pas. Je me souviens même que lors d’une fête alcoolisée, j’ai avoué à un journaliste que j’étais Martin Cognito et ce dernier m’a répondu « allez, arrête tes conneries ». Avant j’avais une cagoule en cuir, maintenant, j’ai un vêtement que portent les casseurs en pleine manif pour ne pas se faire repérer. Un ami me l’a offert, je trouve ça épatant. Les Daft Punk également ont commencé masqué pour fuir la célébrité. Le fait qu’un mec porte une cagoule, ça intrigue à une heure où tout le monde veut montrer sa tronche. Dès fois, je me prends des réflexions comme quoi je suis trop nombriliste mais c’est précisément l’inverse. Le masque est très dérangeant, je pense. J’ai déjà fait des séances photo avec une cagoule, le résultat était intrigant.
La scène finale est une référence à Orange Mécanique. Quels sont les films, punks ou non, qui vous ont marqué ?
Le terme punk est vraiment inconsciente chez moi parce qu’on ne travaille pas volontairement dans une démarche punk. Les Sex Pistols, quand ils ont construit un groupe, ils ne savaient pas chanter ni jouer de la guitare. Et c’est devenu l’un des plus grands groupes au monde. On a envie de faire du cinéma alors on en fait. Pour ce qui est du cinéma, je suis très inspiré du cinéma asiatique. La référence à Orange Mécanique est très appuyée dans Exes. Je trouvais ça amusant qu’il s’en prenne à l’handicapée et non pas à la fille. Dans l’ensemble, c’est très sale gosse. Il ne faut surtout pas chercher midi à quatorze heures: beaucoup de journalistes trouvent des symboles dans mes films. Il y en a qui trouve ça génial ; d’autres qui disent que c’est nul parce que c’est truffé de symboles. Il y a mille fois plus de symboles dans le cinéma asiatique que dans le premier quart d’heure de mon film. Je suis un fan absolu de réalisateurs comme Takashi Miike et de Shinya Tsukamoto qui réalisent leurs films avec la même énergie. Miike sort beaucoup de ses films directement en vidéo et en fait des dizaines par an. Il sait très bien filmer. Parfois, c’est complètement foutraque comme Visitor Q; d’autres fois, c’est plus léché comme Audition. Il a 50 balais et se comporte comme un sale gosse. Un cinéaste comme Jean-Claude Brisseau avec lequel je suis devenu ami au fil des ans m’impressionne également. Je sais qu’il est très fan de mon premier long métrage porno de la trilogie Claudine, Axelle et Virgine parce qu’il est fasciné par cette façon de tourner et aussi parce que le film parlait du désir féminin. D’ailleurs, ma trilogie a plus été achetée par des femmes que par des hommes. J’ai tourné Exès en même temps que lui tournait Les anges exterminateurs. Je lui ai demandé des conseils et lui aussi m’en demandait pour les scènes où les filles se masturbent.
Grégoire Colin s’est beaucoup investi dans le projet, non ?
Oui, on a répété trois mois avec lui. Je l’avais rencontré pour un autre projet qui était une adaptation d’un roman de Jean Genet. Puis, on avait des difficultés à le monter parce que tu comprends, Genet, aujourd’hui, les producteurs pensent qu’il s’agit de Jean-Pierre Jeunet. Je me suis toujours dit que si je devais faire un film, Grégoire serait dedans. Il me fait penser à Adrian Brody. Il sera dans tous mes films de toute façon. Mais je ne convaincs pas un acteur en lui envoyant un projet, je le convaincs plus en faisant une rencontre autour d’un verre. Il était à fond pour nous suivre dans l’aventure. Même chose avec Abel Ferrara que je suis allé voir directement dans sa chambre d’hôtel. Il sortait de l’avion, je l’ai attendu dans le hall, je vais le voir. Au départ, il n’était pas très content parce qu’il ne voulait pas faire l’acteur. Il déteste ce qu’il a fait sur Driller Killer, mais je le rassure en lui disant que c’est pas prise de tête etc. Il n’avait rien lu du scénario. On sortait de tournage, je le rejoins au restaurant, je lui ai écrit le texte dans le camion et sa scène est devenue indispensable dans le film. Je ne voulais pas que ce soit une scène anecdotique. Dans le taxi, il a lu la scène, et on est arrivé sur le lieu et il a joué. Il était super content mais bizarrement, il était très soucieux de connaître son texte. Il était mort de trouille alors que c’est un réalisateur pour lequel j’ai une vénération et que j’étais également mort de trouille car j’avais son regard de réalisateur. Il me serrait dans ses bras, me caressait le ventre, faisait montre d’une vraie affection.
Vous êtes-vous fixé des limites sur Exes ?
Non, les seules limites étaient des limites de temps. On le voit d’ailleurs dans le making-of : il y a plein de plans que j’aurais dû faire mais certains travellings étaient trop longs. On n’a pas fait une heure supplémentaire, mais trois sur quinze jours de tournage. Quand c’est pour Abel Ferrara par exemple, on ne rechigne pas. Plus la journée avance, plus on respecte un temps de travail donc on était constamment en mouvement. Ça nous a obligé à écourter certaines scènes. On ne voulait pas exploiter les gens qui se sont engagés. C’est un peu ce que fait Takashi Miike : la contrainte oblige à contrarier le scénario.


