[MARTIN] George A. Romero, 1977

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Quand George A. Romero fait un film de vampires aussi dérangeant que triste. À déterrer.

Martin, un jeune homme de dix-sept ans est obsédé par le sang: il tue des femmes et des hommes dont il boit le sang en leur entaillant les membres au rasoir. Son oncle Cuda qui l’héberge à Braddock en Pennsylvanie, il est persuadé qu’il est un vampire, descendant du Comte Orlok « Nosferatu ». Mais le doute demeure: Martin est-il un véritable vampire, ou bien seulement un tueur fou, voire le fantasme d’une communauté intégriste? Voilà un cas intéressant dans le cinéma fantastique, aussi bien en termes de variation vampirique que comme pièce dans la filmographie de son auteur, George A. Romero, plus connu pour ses zombies. En apparence, un sujet différent pour le réalisateur. En profondeur, les mêmes obsessions masquées sous le vernis fantastique: aliénation sociale, impossibilité d’être dans les normes, déviances souterraines, névroses latentes, environnement social délétère, intégrisme religieux, angoisse industrielle… Faut-il préciser que son Martin vit sur Terre parce qu’il n’y a plus de place en Enfer?

Conçu à l’origine comme une comédie, ce Martin, sous influence de Michael Powell et Emeric Pressburger, est d’une noirceur à toute épreuve. Il a été réalisé après Season Of The Witch et The Crazies, échecs commerciaux douloureux pour Romero qui l’ont incité à tenter alors un autre registre. Tourné en 16 mm avec une équipe réduite en 6 semaines et pour un budget dérisoire (270 000 $), le résultat, scelle la première relation ciné avec Richard Rubinstein (producteur avec lequel Romero fonde Laurel Group). Qui dit changement radical, dit nouvelle équipe: c’est la première fois que Romero travaille avec Tom Savini, spécialiste des effets spéciaux, et le compositeur Donald Rubinstein, et c’est sur ce film qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme, Christine Forrest – elle joue la cousine de Martin.

Malgré la noirceur existentielle, quelques traces d’humour subsistent, notamment lorsqu’il s’agit de se moquer ouvertement du tralala mystique et de la psycho de bazar. Par exemple, Martin ne craint point les crucifix. On pense également à cette scène où il est affublé de déguisements ridicules. Attirails dérisoires qui appuient la carte du réalisme désirée: le vampire, sous son jour le plus humain, s’avère mille fois plus crédible et angoissant. N’oublions jamais que nous sommes bien avant Morse! L’autre atout, c’est l’ambiguïté. Entre deux errements et tremblements, le doute est longtemps entretenu: on ne sait pas si le protagoniste est un vampire Nosferatu ou un jeune désoeuvré qui se mue en assassin mais cela n’en reste pas moins l’enfant d’une société dégénérée. À cette réflexion s’ajoute un art du contre-point: tout d’abord, un ludisme, un vrai bonheur de filmer de la part de Romero qui mélange le noir et blanc et la couleur (comme le personnage confond peut-être la réalité et le fantasme) pour faire sa peinture à lui. Cela s’exprime jusque dans l’érotisme inhérent au mythe vampirique et avec lequel Romero joue, dès la première scène, où le jeune Martin consume sa victime dans un élan hautement charnel, presque amoureusement.

De quoi donner du relief au parti-pris: rester le plus réaliste possible avec une certaine – et paradoxale – sobriété visuelle, à peine contredite par un final visuellement très fort, rappelant l’influence sur ce film des travaux de Michael Powell et d’Emeric Pressburger. Au final, beau portrait d’un homme écrasé par sa condition qui se trouve condamné à errer entre mythe et réalité. Et c’est déjà beaucoup. Il y a par ailleurs quelque chose de foncièrement beau dans l’abandon du cinéaste dans son sujet incertain. À l’image d’une proie qui se laisse mordre et doucement contaminer par la folie du prédateur. De la part de Romero, c’est vraiment le film de toutes les surprises. La confirmation qu’il savait aussi filmer autre chose que des morts-vivants.

1h 35min / Epouvante-horreur
De George A. Romero
Par George A. Romero
Avec John Amplas, Lincoln Maazel, Christine Forrest

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