Sous influence de Jacques Tourneur (La Féline, très ouvertement cité) et de Edgar Allan Poe, Curtis Harrington, ancien collègue de Kenneth Anger, signait au début des années 60 un premier film pretty chaos.
Johnny Drake, un marin de vingt piges (Dennis Hopper qui avait trois poils au menton) jouit d’une permission. Il en profite pour flâner le long des plages de Venice et entre dans un pub jazz. Dans le grouillement, un visage le possède, celui de Mora, une jeune femme brune, magnétique et étrange (Linda Lawson) semblant partager sa solitude qui, le temps d’un spectacle dans une fête foraine, interprète une sirène dans un genre d’aquarium. Fou amoureux, Johnny va commencer à halluciner lorsqu’il va apprendre d’une part que « c’est une vraie sirène » et d’autre, que « tous les précédents compagnons de la femme ont disparus« … Et si Johnny était la victime d’une redoutable mante-religieuse? Et si Mora était trop belle pour être vraie? Et si elle était réellement une créature mythologique issue des profondeurs de la mer? Face à tant de fantasmes, la vérité n’en sera plus cruelle.
Peu connu, ce coup d’essai provoque l’effet d’un chant de sirène: une hypnose, pour ne pas dire une sidération, qui donne envie de fermer les yeux sur les imperfections inhérentes aux productions fauchées. C’est fou, quelque chose comme un charme immédiat se produit dès les envoûtantes premières images de ce coup de foudre aux apparences de drôle d’endroit pour une rencontre. En même temps que tout peut arriver. De la même façon que son héros marin de passage, c’est un vrai film de déraciné sur la solitude, ouvert à toutes les hypothèses, à toutes les suggestions, à tous les mythes, à tous les racontars, à toutes les chimères, à toutes les illusions fussent-elles amoureuses. Dans ce monde riche en miroitements, le poète Curtis Harrington a très bien compris les vertus de l’imagination et de la suggestion au cinéma, jouant sur les symboles (la sirène, le miroir…), laissant des blancs pour que le spectateur les remplisse tout seul comme un grand. Avant la résolution finale, fatalement moins heureuse que tout ce qui a précédé.
Autre fait super chaos: il s’agit du premier long métrage avec Dennis Hopper comme comédien principal (il avait déjà donné de son talent la décennie précédente dans La fureur de vivre, Géant et Règlement de comptes à OK Corral). Aux antipodes de tous les rôles ayant suivis et tous les films intenses qu’il a réalisé (le sacre Easy Rider, la traversée du désert The Last Movie, la rédemption Garçonne), il joue ici un marin candidement amoureux d’une sirène de foire qui est, peut-être, une meurtrière. Ou pas. L’absence totale de rythme déroutera ceux qui n’ont pas l’habitude de ces films faisant du surplace, aux aguets d’une réponse rationnelle au brouillard de mystère. Autrement, les amoureux d’étrange, ceux-là même qui avaient défendu un objet bien bizarre comme Sleeping Beauty (James B. Harris, 1972), seront sensibles à l’atmosphère discrètement fantastique propre à l’onirisme de l’argument. Autrement bis, la musique jazzy composée par David Raskin, à qui l’on doit l’inoubliable bande-son de Laura, évoque la sensibilité beat typique du début des années 60. Ce n’est pas faire injure que d’avouer que le film évoque beaucoup ceux produits par Val Lewton. Ce n’est pas rien, non.

