« Mais ne nous délivrez pas du mal » de Joël Séria: un des plus beaux et plus provocants films sur l’adolescence disponible en Blu-ray

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Une nouvelle qu’elle est grande et belle: Mais ne nous délivrez pas du mal de Joël Séria, merveille de cinéma-chaos, sort en Blu-ray en mai 2022 aux Éditions Montparnasse. Il n’était visible jusqu’à présent que dans un coffret Studio Canal sorti en 2007 et noyé avec une autre rareté (Charlie et ses deux nénettes) entre deux films plus connus de son auteur (Comme la lune et Les galettes du Pont Aven). Ce film-là a su traverser le temps telle une comète: il nous revient seul, fort, appelant de nouveaux cinéphiles à rejoindre le club.

« Mais ne nous délivrez pas du mal est un film fort dans lequel je me suis libéré. Je l’ai fait dans des conditions très difficiles, j’ai eu mal à la tête tous les jours en tournant ce film. Il y avait une pression artérielle tellement intense que ça me filait des maux de tête. Mais j’ai été au bout du projet quitte à en crever. Si je ne devais faire qu’un seul film dans ma vie, ce serait celui-là. Il y a cette énergie personnelle qui se ressent. Quand on donne tellement de soi-même, il en reste quelque chose. » C’est ainsi que le réalisateur Joel Seria décrit Mais ne nous délivrez pas du mal, son premier long métrage réalisé en 1971. Un film-tripal, un film choc qui n’était visible en France que dans le coffret Joel Séria de Studio Canal, bazardé sur le même DVD que Charlie et ses deux nénettes. Seul le distributeur Mondo Macabro l’a sorti en solo et en zone 1 avec des bonus contenant une interview du réalisateur, que Studio Canal n’avait pas daigné reprendre son temps. Non pas que ce soit un nanar honteux, mais peut-être bien un film qui appelle le stupre, un film à ne pas mettre devant tous les yeux, entre toutes les mains. Et si ce film-là, interdit à sa sortie par l’église catholique rappelle Séria, continuait justement de nous déranger? « Mais ne nous délivrez pas du mal a été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et parallèlement, il était interdit. Ça a beaucoup fait parler du film et de moi, par la même occasion. A l’époque, pour libérer l’interdiction, ils nous ont demandés de faire des coupes. J’ai un peu coupé notamment la scène où le personnage de Jeanne Goupil regarde par le trou de la serrure et voit les deux religieuses en train de se rouler une pelle. Ça ne change rien à la signification du film. »

Deux adolescentes, filles de noble famille et élèves d’un pensionnat religieux, trompent le père Jésus (et beaucoup d’ennui) pour Satan, à qui elles vouent un véritable culte. Une adoration démesurée qui les pousse à répandre le mal autour d’elles par le biais de toutes sortes d’actes sévèrement condamnés par l’Église. On vous passe les audaces sidérantes de ce coup d’essai, surtout si vous ne l’avez pas vu. Dites-vous juste, si vous ne le connaissez pas, que vous devriez tomber raide-dingue de cette merveille du cinéma-chaos hexagonal, totalement en avance sur son époque (un peu comme Le cœur fou de Jean-Gabriel Albicocco, autre chef-d’œuvre à déterrer fissa). Pour le faire, Séria s’est inspiré d’un fait-divers Néo-Zélandais (une adolescente au visage d’ange tue sa mère avec sa diabolique meilleure amie) ayant inspiré Peter Jackson des décennies plus tard pour ses Créatures Célestes (1995). « Je suis parti de chez mes parents à 17 ans, je suis monté à Paris et j’ai été comédien pendant un moment. J’ai eu un accident très grave qui m’a contraint à faire autre chose et j’ai alors décidé de devenir réalisateur. Comme j’adorais écrire, je me suis remis au travail. J’ai réalisé deux courts-métrages et j’ai commencé le tournage de Mais ne nous délivrez pas du mal. Lors de l’écriture, j’ai repensé à ma jeunesse et je me souvenais d’une photo que j’avais gardée très longtemps dans mon portefeuille. Lorsque j’étais au collège, j’avais aperçu la photo d’une fille qui, avec sa copine, avait tué ses parents à coup de pierres en Nouvelle-Zélande. Dans mes souvenirs, elle était très jolie. Et je me demandais comment il était possible qu’il y ait autant de violence dans un visage aussi innocent. J’étais tellement marqué par l’histoire de cette fille et cette éducation religieuse que je les ai utilisées pour réaliser mon premier long-métrage. »

À l’arrivée, Mais ne nous délivrez pas du mal reste l’un des plus beaux et plus provocants films sur l’adolescence, se terminant dans du blasphème, des flammes, du Baudelaire: « J’étais tellement nourri de Baudelaire que cela m’est venu automatiquement. Je leur faisais dire des poèmes pendant tout le film puis, soudainement, j’ai pensé à la fin du Voyage de Baudelaire que je connaissais par cœur. J’ai eu le déclic: la fin de Mais ne nous délivrez pas du mal était celle du Voyage. Le poème résume toute la signification du film. » De quoi laisser des traces tenaces chez ceux qui l’ont fait et ceux qui l’ont découvert depuis: « Un jour, un ami prof à Cergy-Pontoise m’a appris que dans son lycée il y avait des cours de cinéma où les élèves décryptaient Mais ne nous délivrez pas du mal. Pour eux, il s’agit d’un film important, car il arrive à une époque charnière post-68. Un fan du film rêvait de me rencontrer pour me dire à quel point il aimait Mais ne nous délivrez pas du mal. Il avait vu le film en salles à l’époque et il était avec un ami à lui. En sortant de la salle, pendant 20 minutes, ils ne se sont pas parlés tellement ils étaient sous le choc. Moi-même, je ressens ce choc encore aujourd’hui. C’est certainement le film pour lequel j’ai le plus d’affection. » RLV & T.A.

Suppléments:
Le Journal de l’année 1970 (80 min): une année particulière ponctuée de nombreux événements venus jalonner la sortie de « Mais ne nous délivrez pas du mal ».
Interview de Joël Séria (16 min)
Interview de Joël Séria en 2022 (22 min)
Interview de Jeanne Goupil (12 min)

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