Le zombie est devenu une figure emblématique du cinéma d’horreur au même titre que le loup garou ou le vampire. Mais contrairement à ses copains, il a comme particularité d’avoir été totalement construit par le septième art. C’est l’heure du fact-check chaos.
S’inspirant des rites vaudous pratiqués en Haïti, les producteurs américains ont bien compris dès les années 30 qu’il y avait matière à creuser un nouveau filon jusqu’alors peu exploité. Avec l’avènement du parlant, l’immersion du spectateur est devenue plus intense et le cinéma d’horreur, fortement courtisé par le public. Parmi la pléthore de séries B conçues dans l’unique but du spectaculaire, quelques-uns se détachent nettement et permettent de comprendre les différentes étapes par lesquelles le zombie est passé, permettant plus tard à George A. Romero d’en extirper la quintessence et les principes fondateurs.
La toute première forme de zombie est attribuée à la firme Monogram qui produit en 1932 White Zombie. Déjà, dans le titre, il contient, non plus l’idée de faire un film sur des zombies noirs propres à Haïti, là où se déroule pourtant l’intrigue du film, mais le désir de transformer le zombie propre à la culture noire des habitants de l’île et pour en faire un zombie «white». L’affiche de l’époque contenait le slogan suivant: She was not alive…nor dead…just a WHITE ZOMBIE. Toute l’incompréhension suscitée par le zombie est déjà bien structurée dans ce personnage de femme ni morte ni vivante que Bela Lugosi convoite. Le souci d’authenticité du film fait de Bela Lugosi un sorcier Houngan travaillant pour un riche propriétaire agricole, qui, grâce au vaudou, tient en son pouvoir une poignée de zombies dévoués à la culture de ses plantations. On reste bien ancré dans l’île et dans ses pratiques culturelles coloniales. Le film va jusqu’à reprendre le code civil haïtien concernant le vaudou, comme pour traduire une réalité effective sur les lieux de l’action. Comme la plupart des films qui ont été engendrés dans les années suivantes, le film est axé sur un récit tragique où le thème du zombie est habilement exploité pour accentuer la dramaturgie du scénario. Il est davantage utilisé comme un moyen par lequel les nœuds dramatiques des films vont se construire. Il s’articule autour d’une figure servile qui manipule un esprit faible grâce au vaudou. Cette construction écarte totalement l’aspect épidermique que l’on connaît de nos jours – la lutte entre mort-vivants et vivants n’existe pas encore.
Dans White Zombie, l’héroïne tant convoitée par Legendre (Bela Lugosi) tombe sous la coupe de ce dernier, devenant un zombie au visage de cire proche d’un Chaplin en robe de mariée mais dont l’humanité est éteinte à jamais. Le zombie est représenté comme un être proche d’un pantin, un corps lobotomisé qui ne peut plus guère qu’accomplir diverses tâches uniquement manuelles. En parallèle à ce drame, il y a aussi la scène où collectivement les zombies se suicident du haut d’une falaise. Refusant leur nouvelle condition inhumaine, le peu d’humanité qui reste profondément enfouie en eux les pousse au seul moyen de délivrance possible: le suicide. Ce film eut l’effet d’un détonateur. Il permit d’ouvrir la brèche à bon nombre de sequel. Déjà, à l’époque, l’enthousiasme contagieux de capitaliser dans le film fantastique pour ce nouveau personnage s’avère particulièrement lucratif au cinéma sur le plan économique. Pourtant, ce White Zombie n’est en apparence que le fruit d’un puzzle dont les pièces préexistaient. Il y a de multiples inspirations, comme les décors directement inspirés au film Dracula de Tod Browning avec son château démesuré et ses perspectives vertigineuses. De plus, le zombie apparaît déjà à une place particulière: il ne représente pas l’interprète principal mais il est l’objet d’un envoûtement vaudou qui fait écho directement au côté anthropologique ancré encore en Haïti. Et bien évidemment, à ce moment, le zombie n’est pas cannibale et sa morsure n’est pas contagieuse. Le zombie emprunte encore soit aux racines vaudous, soit aux autres mythes du fantastique. Cela fait de lui un être composite qui n’est pas encore autonome.
Tourneur propose une nette évolution avec I walk with a zombie de 1943, traduit par Vaudou. Il utilise encore des thèmes proches de White zombie, même si l’absence d’acteurs charismatiques du fantastique comme B. Karloff ou B. Lugosi est indéniable. Le film est empreint de poésie, sans spectaculaire, avec un ton feutré et sa mise en scène est lente. Tourneur collabore avec son producteur émérite Val Lewton sur La Féline, mais aussi sur L’Homme léopard, ou bien encore sur La Malédiction des hommes-chats. Son goût prononcé pour le fantastique n’est plus à démontrer, mais il y a un avantage certain à ce qu’un réalisateur comme lui se penche sur le zombie et éclaire une nouvelle facette du monstre. La représentation qu’il en fait est bien plus subtile que les énièmes films reprenant la figure du zombie qui ont fleuri par dizaine entre 1932 et 1943. Ceux-ci, sans prétention, traitent du sujet juste dans un but sensationnel afin d’impressionner le spectateur. Ici, Tourneur suggère plus qu’il ne montre, avec un sérieux confondant, ce qui est une chose trop rare pour ne pas être remarquée. Il ne développe pas une approche du zombie déliquescent mais développe cette figure avec un traitement de la suggestion qui provoque tout autant des sensations fortes. Tourneur fait sursauter le spectateur avec subtilité, jouant de plus sur le flou qui entoure l’état du zombie. Tourneur traitera son film tel La Féline: il ne dévoilera pas du tout les origines du mal, comme avec Simone Simon qu’on supposait être transformée en femme panthère à la fin du film, mais sans véritablement la voir. Le doute demeure et c’est ce qui fait la force de la suggestion de l’œuvre. Ce film a la particularité de se présenter sous la forme d’un long flash-back sur une jeune infirmière canadienne venue à Haïti pour soigner Jessica, la femme d’un riche planteur, qui s’est transformée. On ne sait pas exactement quelle est la cause de son état: rendue morte-vivante par sa belle-mère adepte du vaudou, elle est soit atteinte par une fièvre cérébrale, soit sous une hypnose prolongée. Tourneur excelle ici à obscurcir les véritables causes de l’état de Jessica, entre maladie et envoûtement vaudou. Le fantastique de Tourneur recherche une authenticité ethnographique dans sa cérémonie vaudou qui ouvre le film, distillant une angoisse savamment entretenue. La présence du riche planteur blanc, du contexte colonialiste de Haïti et des rites vaudous enracine bien le développement de l’histoire. Tout comme dans White Zombie, c’est une femme blanche, épouse d’un riche planteur blanc, qui est «contaminée» ou «zombifiée». Cela souligne de façon indéniable une envie de sortir le mysticisme vaudou noir de son contexte pour «l’inoculer» à une population blanche venue du continent. Cela contribue aussi grandement à développer l’aspect romanesque des histoires. Mais, derrière une nature en apparence paisible (avec des décors de rêve, des plages idylliques etc.) il y a une nature «pernicieuse» qui se cache dans l’ombre. Tourneur joue sur le paradoxe qui constitue l’essence du mort vivant. Ici d’un côté, la tranquillité des lieux, le quotidien feutré d’une famille bourgeoise, un climat enchanteur, et une romance entre le planteur et l’infirmière canadienne; et de l’autre côté, il y a le conflit racial, le colonialisme méprisant de la famille blanche du planteur richissime qui exploite les noirs importés comme main d’œuvre, ainsi que la rivalité de deux frères pour les deux femmes de l’histoire (l’infirmière canadienne et Jessica la morte vivante), sans oublier évidemment les pratiques vaudous. Il n’y a aucune émancipation dans la vision régressive de l’ailleurs qu’est Haïti, mais c’est une tentative réussie d’introduire un élément du continent, qui plus est une femme, dans le vaudou.
Arrive alors Revenge of the zombies qui est une des premières incursions du zombie en dehors de l’île d’Haïti. Réalisé en 1943 par Steven Sekely, le film se passe en Louisiane, ancien territoire français, tout comme Haïti. Le docteur Max Heinrich Von Altermann est campé par John Carradine. Ce personnage est un scientifique nazi qui tente de constituer pour le Führer une armée de soldats dans son laboratoire caché quelque part en Louisiane, mais il commence l’expérience sur sa propre femme qui devient ainsi un zombie. Encore et toujours, on retrouve la présence d’une femme blanche étant la première à être «zombifiée»; pourtant, ici l’approche est celle d’une manipulation scientifique, et non plus vaudou, alors que les lieux auraient été plus propices à cela. L’aspect mystique est délaissé pour un réalisme scientifique qui deviendra le propre des zombies sur le territoire des États-Unis. Mais, comme tout créateur machiavélique qui défie les lois de la nature, la créature se retournera contre lui. Comme la Louisiane rappelle Haïti sans que ce soit véritablement le même territoire, il y a bien un transfert qui s’effectue sur le territoire des États-Unis, doublé par un transfert du mysticisme vaudou en une science qu’est la médecine. Celle-ci expérimente les limites de la morale humaine en repoussant les frontières de ses recherches, avec cette étrange constante du zombie toujours incarné par une femme, belle et touchante, réduite à un être végétatif, sans volonté et docile. On ne peut pas non plus écarter le fait que ce film permette aussi une critique face à ce qui se passait à l’époque de sa réalisation sur le vieux continent: la Seconde Guerre Mondiale et le nazisme comme mal absolu. L’idée d’une armée de zombies nazie sanguinaire et sans conscience fait très série B mais avec une dimension politique assez dérangeante pour l’époque.
Malgré ce parti pris le zombie balbutie et n’a pas d’identité propre. Un exemple étonnant est le Valley of the Zombies de Philip Ford de 1946. Il est le résultat d’un mélange entre le zombie (il le nomme ainsi), le vampire et le loup garou. Après une opération qui tourne mal, le personnage principal est laissé pour mort. Après avoir traversé une sorte de «vallée des zombies», dans un «entre deux mondes», il sera immortel. De façon similaire à la déambulation du zombie, l’homme arpentera le monde des vivants en quête de sang (comme le vampire) dont dépend sa survie éternelle. Et il se pare aussi d’un puissant pouvoir hypnotique mais il mourra comme un loup garou, d’une balle en argent. Ici, il y a bien combinaison de plusieurs phénomènes appartenant à des genres différents mais tous les personnages viennent du fantastique (loup garou, vampire, monstre du Dr Frankenstein). On comprend alors que les frontières qui caractérisent le zombie demeurent floues et flexibles. Allégrement, sous prétexte qu’un mort revient à la vie, on greffe sur le zombie toute une ribambelle de caractéristiques issues de divers personnages fantastiques sans souci de délimitation d’un archétype propre au mort-vivant. Il fallut attendre encore plusieurs années pour que le jeune George A. Romero provoque une véritable révolution en 1968 avec Night of the Living Dead. Il naît de radiations, déambule comme un pantin désarticulé et possède un sévère penchant pour la chaire vivante. Le cannibalisme devient une des caractéristiques fondamentales, ainsi que la contamination par la morsure.

