[MADELEINE, ANATOMIE D’UN CAUCHEMAR] Roberto Mauri, 1975

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1968

Pour beaucoup – pour ne pas dire pour tout le monde – Camille Keaton c’est l’iconique et douloureuse héroïne de I spit on your grave (Meir Zarchi, 1978), qui vivait les pires sévices en bonne martyre seventies, avant de ressurgir, lumineuse et déterminée, une hache à la main sur son hors-bord, prête à castrer et à émincer en fine lamelle ses violeurs. C’est oublier qu’il ne s’agissait en rien d’un premier rôle choc: l’Américaine diaphane traînait une étonnante carrière en Italie dans le cinéma bis, apparaissant dans le giallo aussi douloureux que progressiste Mais qu’avez vous fait à Solange? (Massimo Dallamano, 1972) ou les gothos Cérémonie Tragique et Les anges pervers. Plus intéressant encore, elle joue dans l’assez inclassable Madeleine, Anatomia di un incubo. Son réalisateur, Roberto Mauri, avait pataugé dans toutes les couches du cinéma d’exploitation italien, du western spaghetti à la comédie pouet-pouet, en passant par le polar ou le film de cape et d’épée. Madeleine s’improvise loin de tout ça, drame psychologique perdu entre deux eaux qui stimule l’idée d’une échappatoire, et d’une œuvre plus personnelle et «autre» pour son auteur.

Aussi singulier soit-il, on pense bien à un autre film, de loin dans la longue-vue du genre: c’est Le venin de la peur (Lucio Fulci, 1971), puisque Anatomia di un incubo part d’une idée similaire. Celle d’une femme sexuellement troublée par un long cauchemar…sans toutefois qu’un assassinant soit mis en cause ici. Tout comme chez Fulci, la scène onirique qui ouvre le film nous dit tout, nous obsède et nous démange pendant les une heure et trente qui vont suivre: tricotant au bord d’un étang, une jeune femme enceinte aperçoit des silhouettes menaçantes dans les roseaux battus par le vent. Fuyant dans un mouvement sans fin puis traquée dans une clairière par une tripotée de sorcières vindicatives, qui vont l’amener vers les corps carbonisés d’un homme et d’un bébé, saisi à point dans son cercueil. Multipliant les détails kitsch (poupon en plastique et perruques de carnaval) et les ralentis lyriques, ces dix minutes presque felliniennes, possédées par une exquise folie, donnent toutes les clefs imaginables au spectateur avant de rejoindre la réalité: celle de Madeleine, bourgeoise romaine au bord de sa piscine, dont la vie paradisiaque semble bien loin de ce songe malade. À bord de sa décapotable, elle ramène un hippie hirsute beau comme le jour (tendance étudiant-en-slip-qui-veut-tout-voir-tout-faire) et l’exhibe devant un mari peu inquiet. Puis recommence avec le fils de celui-ci, donnant à chaque amant des informations de plus en plus contradictoires. C’est à se demander si l’homme qui parcourt sa villa, jetant des regards froids et doté d’un don d’ubiquité, est vraiment son mari. Mais Madeleine n’est peut-être pas tant Madeleine que cela…

Toutes ces virées hédonistes paraissent cacher des blessures plus profondes, ou pourquoi pas, une perversité aiguisée. Tous ces fricotages poussent vers une prétendue étude de mœurs en apparence ennuyeuse, mais les tressautements oniriques et mentaux (dont un très impressionnant accident de formule 1), la beauté de Camille Keaton, la sensualité débordante parfois à deux doigts du roman-photo (cavalons nus sur la plage au soleil couchant voulez-vous ?) captivent, car tout semble prendre l’allure d’un piège. La musique de Maurizio Vandelli, inoubliable (et ce, dès le générique de début), trimballe le film vers des cimes fracassantes. David Lynch et M. Night Shyamalan n’ont jamais croisé la douce Madeleine (mais ce serait un peu les sous-estimer, non?), mais ils s’étrangleraient devant un twist final où tout s’assemble avec une mélancolie ravageuse: on s’en moquerait un peu aujourd’hui, mais pour une œuvre de 1976, l’admiration n’est pas loin.

Réalisé par Roberto Mauri
Scn: Roberto Mauri
Italie – 1h40 – Drame, Thriller
Sortie le 24 mai 1975

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