Il est arrivé sur nos écrans comme un ouragan électrique, M. Il Figlio del Secolo, et déjà il fait trembler les fauteuils, divise la critique, fait grincer les mâchoires et sourire les plus audacieux. Impossible de rester indifférent : histoire de Benito Mussolini certes, mais aussi tourbillon narratif où le grotesque prend par la main le théâtral, la satire danse bras dessus bras dessous avec le drame et l’Histoire se tord et se contorsionne sous nos yeux. Disponible sur Sky en Italie et sur Mubi.
Joe Wright, réalisateur aussi brillant que capricieux, ne se contente pas de filmer un récit historique : il le sculpte, le projette en plein visage, le triture et le magnifie dans une esthétique baroque, saturée, granuleuse, aux tons rougeâtres comme le sang et la poussière d’une Italie enfiévrée. Ici, pas de fiction policée ni de biopic sage : chaque séquence un vacarme, chaque regard de Luca Marinelli un piège dans lequel le spectateur tombe à corps perdu.
Dès sa présentation à Venise en 2024, la série a annoncé la couleur : elle ne se contenterait pas de raconter Mussolini, elle le ferait éclater. Marinelli, vingt kilos en trop, maquillage lourd et cabotinage permanent, habite le Duce avec une intensité qui semble vouloir le sortir de l’histoire pour l’installer dans le présent de chaque spectateur. Le jeu est outré, monumental, comme si chaque geste, chaque mot était calibré pour transcender le réel et faire exploser le cadre. La quatrième paroi n’existe plus : Mussolini nous fixe, nous parle, nous manipule. Il nous raconte ses crimes, ses victoires et ses tromperies, et dans ce regard direct le spectateur se retrouve en première ligne, complice malgré lui. On pourrait penser que ce style crée de l’inconfort : il en crée, mais aussi une vérité fulgurante, un frisson historique que peu de productions osent approcher.
Le plus fascinant, c’est cette tension permanente entre savoir et ignorance. Nous savons comment tout finira. Nous savons que Mussolini passera au travers mille crimes, que l’Italie entière se laissera séduire. Et pourtant, la série réussit à créer le suspense, le vertige, une ivresse de l’incertitude dans une narration où l’issue est déjà inscrite. Cette magie, Joe Wright et les scénaristes Stefano Bises et Davide Serino la tiennent dans une poigne d’acier : réalité historique et ton onirique se mêlent, les dialogues oscillent entre confession intime et manifeste public, et chaque séquence respire l’exagération calculée, presque caricaturale, mais rarement gratuite. Mussolini se confesse, s’adresse à nous comme à des complices et, paradoxalement, il nous entraîne dans un passé rendu immédiat, un présent éternel, où le futur Duce devient une entité à la fois monstrueuse et fascinante.
La série n’est pas seulement un portrait historique, c’est un artefact esthétique. La photographie, volontairement sombre et granuleuse, rappelle les images de l’époque, mais elle est aussi un instrument de manipulation sensorielle : nous sommes immergés, aspirés dans chaque plan. Les gros plans de Marinelli, ses regards dominants ou suppliants, ses mouvements de théâtre, évoquent les influenceurs et créateurs de contenu modernes, et c’est parfaitement voulu. Mussolini, à sa manière, fut un maître absolu de la communication politique, un précurseur du spectacle de soi et du pouvoir viral. M. Il Figlio del Secolo transpose cette idée dans le langage de notre temps : réseaux sociaux, stories et reels. La narration devient un flux ce torrent où la frontière entre l’homme, l’écran et le spectateur s’efface. Il y a du génie dans ce maniérisme : loin des clichés, loin des reconstitutions scolaires et des dramatisations édulcorées, invente une langue visuelle et narrative où le spectateur ne regarde plus simplement, mais vit, respire, est happé par l’action.
Ce choix de narration, volontairement directe et immersive, frappe surtout un public jeune, habitué : TikTok, Instagram, YouTube deviennent des métaphores de la dictature et du spectacle du pouvoir. L’effet est immédiat : familiarité, complicité, malaise et fascination se confondent. La série devient une expérience totale, un vortex où l’on est à la fois témoin et acteur, incapable de détourner le regard. C’est là tout le génie, et la dangerosité, de M. Il Figlio del Secolo : rendre le Duce captivant sans jamais l’excuser, montrer le spectacle du pouvoir comme une tragédie, une farce et une leçon d’histoire condensée en huit heures de pur chaos baroque.
M. Il Figlio del Secolo ne se contente pas de raconter Mussolini, il le projette dans notre présent, et nous entraîne dans un brouillard où réalité et fiction s’emmêlent, où grotesque et drame s’étreignent, où chaque regard, chaque mot et chaque plan sont un affront, un poème, un marteau sur la mémoire collective. Joe Wright signe ici une œuvre qui fascine autant qu’elle choque, qui divise autant qu’elle hypnotise, et qui, surtout, réinvente ce que peut être un biopic à l’ère numérique : un spectacle total, cruel et magnétique, où l’Histoire et le spectateur sont complices.



