Le documentaire Lynch/Oz sort en salles. Retour en quelques mots sur cet essai qui montre à quel point l’imaginaire pop se recycle en permanence.
Aussi sensé qu’il puisse paraître, le double programme au cœur de ce documentaire: le Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939) et ses échos dans le cinéma de David Lynch, nous laissait, au départ, dubitatifs tant la connexion entre ces deux univers paraît aussi vague que peu évidente. Son visionnage, cependant, a déjoué nos attentes, tout en les dépassant. L’homme à l’origine du projet est un habitué des analyses filmiques chaos. Après avoir décortiqué la menace zombie sur grand écran dans Doc of the Dead (2014), braqué son intérêt sur la scène de douche la plus famous du cinéma avec 78/52 (2017) ou exploré les diverses conceptions à l’origine de films cultes (L’Exorciste ou Alien), il semblait logique qu’il renouvelle l’approche.
Cette nouvelle proposition adopte ici une forme classique, chapitrée au fil de ses six intervenants, selon des thématiques clés: le vent, la traversée des mondes, désir vs réalité, etc. De la réalisatrice Karyn Kusama au cinéaste John Waters en passant par Rodney Ascher (fan lui aussi de la dissection filmique – rappelez-vous de son Room 237 (2012) sur Shining de Stanley Kubrick), chacun s’exprime, à la fois sur Le Magicien d’Oz et sur leur vision personnelle du cinéma de David Lynch. Commentant le flot généreux d’images dans ce qu’elles portent de sous-jacentes, on ne verra cependant aucun des participants, comme pour ne pas dévier de l’essentiel. Au gré des différents points de vue, une structure commune revient: le documentaire d’Alexandre O. Philippe contextualise les œuvres évoquées pour mieux développer son analyse. Le documentaire nous dévoile ainsi comment Le Magicien d’Oz va tisser une puissante toile dans l’imaginaire collectif yankee et pourquoi ce film précisément (au même titre que La vie est belle de Frank Capra, sept ans après) deviendra culte à la suite de ses multiples rediffusions TV. Une popularité toujours amplifiée et qui ne peut s’expliquer par la grandeur de l’œuvre seule: arrivant à la fin de la grande dépression et proposant des valeurs morales refuges, c’est tout un contexte d’époque qui a permis ce succès.
De tous les spectateurs enfants qui ont grandi avec le film, un en particulier nous intéresse, car son œuvre artistique future ne cessera de faire surgir les motifs enchantés du pays d’Oz. Qu’il s’agisse de Dorothée, des Munchkins ou de l’aventure onirique en général, l’essai montrera comment David Lynch s’est approprié ces éléments pleins de candeur, typique d’une certaine Amérique et de ses rêves (la ferme, le conte de fée, les taches de rousseur, la morale sauve)… pour mieux les remodeler, les pervertir et renvoyer son pays face à ses dualités, ses ambivalences absurdes et terrifiantes. Ou comment gratter les images un peu trop lisses pour mieux révéler leur envers: si Le Magicien d’Oz était un clown, Lynch s’attarderait sur ses grimaces jusqu’à les rendre inquiétantes…
Plusieurs thématiques reviennent encore et encore, notamment la fine séparation qui sépare le rêve du cauchemar, le bien du mal, la lueur de la noirceur, le fantasme de la réalité. Nous apprenons qu’aucune œuvre ne verse d’un côté ou de l’autre et qu’il s’agit plutôt d’un échange permanent et nuancé. La fée de Sailor et Lula (1990), le rouge-gorge de la scène finale de Blue Velvet (1986), l’ange gardien de Twin Peaks: Fire walk with Me (1992) ou les mondes parallèles de Lost Highway (1997) n’apparaissent pas seulement comme des clins d’œil, mais bien des résurgences personnelles et ambigües de ce qui était en germe dans l’œuvre de Fleming, d’ailleurs pas si innocente, vous vous en doutez, qu’elle n’en a l’air (rappelez-vous seulement de la Méchante Sorcière de l’Est écrasée par la maison…). L’idéal, l’enfance, l’utopie sont de puissants motifs qui nourrissent l’imaginaire et n’excluent pas le champ des possibles, y compris la noirceur inhérente de notre monde, si chère au cinéaste notamment. Certaines lumières portent des ombres, et inversement. Et parce qu’à l’image du cinéma de David Lynch, nous désirons tous vivre un rêve, incarner la meilleure version de nous-même et qu’à cet égard, nous en apprenons plus sur quelqu’un à travers ses fantasmes qu’il ne l’est en réalité, on ne peut que vous recommander (vivement) de jeter un coup d’œil sur cette curiosité pas si curieuse que ça. M.S.
