Parce que La Cinémathèque française a pour missions la préservation, la restauration et la diffusion du patrimoine cinématographique, cet organisme a donc toute légitimité pour y accueillir Louis de Funès. N’en déplaise aux grincheux. La preuve détaillée, en deux points indiscutables.
De Funès, ou la quintessence même du patrimoine culturel
Qu’une revue telle que Transfuge, par l’intermédiaire de Jean-Christophe Ferrari, s’interroge sur le bien fondé de consacrer une exposition à Louis de Funès, précisément au sein de La Cinémathèque, en dit long sur le niveau d’une certaine presse «intellectuellement extrême» et, in fine, culturellement limitée. Rappelons tout d’abord que le patrimoine culturel se définit par l’ensemble des biens, matériels ou immatériels, ayant une importance artistique et/ou historique notable, et qui appartiennent soit à une entité privée, soit à une entité publique. Or, Louis de Funès demeure à ce jour l’acteur français ayant cumulé – par le biais de son simple nom – le plus grand nombre d’entrées dans les salles obscures. Et cela continue au travers du petit écran, devant lequel se posent inlassablement des millions de téléspectateurs afin de (re)voir Le Corniaud, La grande Vadrouille, Le Gendarme de Saint-Tropez, L’Aile ou la cuisse, Les Aventures de Rabbi Jacob… Toutefois, ce serait une erreur de limiter l’œuvre de de Funès à ces quelques beaux classiques populaires. On n’en parle presque jamais, mais le comédien a aussi su cultiver son art dans l’ombre de Sacha Guitry (Je l’ai été trois fois, La Vie d’un honnête homme…), Georges Feydeau (Le Dindon, sous la direction de Claude Barma), Colette (Le Blé en herbe, adapté par André Hunebelle), Albert Valentin et René Barjavel (Le Mouton à cinq pattes signé Henri Verneuil, segment dialogué par Henri Troyat, écrivain membre de l’Académie Française, Prix Goncourt 1938), Alexandre Dumas père (La Reine Margot, de Jean Dréville, sur un scénario d’Abel Gance), Voltaire (Candide ou l’Optimisme au XXe siècle de Norbert Carbonnaux)… tout en côtoyant une multitude de partenaires parmi les plus illustres de cette époque: Fernandel (Boniface somnambule…), Michel Simon (Monsieur Taxi, La Poison), Louis Jouvet (Knock), Jean Gabin (Le Gentleman d’Epsom, La Traversée de Paris…), Jean Marais (Le Capitaine Fracasse, Fantômas), Jean-Claude Brialy (Le Diable et les dix Commandements, Carambolages), etc.
Artiste complet
Outre cela, et à l’instar des comiques incontournables, de Chaplin à Pierre Richard (à qui La Cinémathèque a déjà rendu hommage, et cela n’avait pas fait tant d’histoire!), en passant par Buster Keaton, Laurel & Hardy, ou encore Jacques Tati, Louis de Funès a construit son personnage seul, le façonnant des années durant – principalement celles des vaches maigres – avant de l’imposer en tête de films, dont certains ne lui étaient même pas destinés, ou pas entièrement. Par exemple, dans la pièce Sans Cérémonie de Jacques Vilfrid et Jean Girault – qui deviendra Pouic-Pouic au cinéma – il jouait le majordome, rôle modeste s’il en est, tandis que Le Gendarme de Saint-Tropez avait préalablement été proposé à Darry Cowl – pour une toute autre ambition, inévitablement moindre. Voyez ce que de Funès en fit! Que dire, par ailleurs, d’Oscar de Claude Magnier, créé discrètement par Pierre Mondy et Jean-Paul Belmondo au théâtre de l’Athénée en 1958, avant d’être repris deux ans plus tard par de Funès avec le génie – et le triomphe conséquent – que l’on sait, sur scène comme à l’écran?
N’oublions pas que l’acteur s’investissait pleinement dans la réécriture des scenarii qu’on lui proposait, la création des gags, l’élaboration du casting… et allant également parfois jusqu’à superviser la réalisation, voire le montage. Soit, un artiste, ou artisan au sens noble du terme, définitivement complet. Certes oui, la carrière de Louis de Funès aurait peut-être gagné davantage en souveraineté s’il avait rencontré le succès plus tôt, conçu ses propres scripts, travaillé avec Roman Polanski (l’un et l’autre en rêvaient)… Mais, qu’importe! La carrière est déjà belle, et l’empreinte laissée s’avère immense. On ne compte plus les vocations que l’artiste a pu suscité ni les noms, issus du métier ou non, qui le citent continuellement en référence. Comme étant LA référence. Alors quoi ? Pas sa place à La Cinémathèque, de Funès? Si, et une place d’honneur s’il-vous plaît. À bon entendeur.

