[LOSING ALICE] Une série qui joue la carte du trouble façon Laura Kasischke

Une cinéaste de 48 ans à l’imaginaire usé croise dans un train une jeune auteure de 24 ans. C’est le début d’un engrenage. Lorgnant vers les ambiances troubles et les quotidiens déraillants de Laura Kasischke, une mini-série israélienne inégale mais fascinante. Disponible sur AppleTV+.

Alice (Ayelet Zurer) est une cinéaste jadis reconnue et à l’avant-garde, désormais maman au foyer; David (Gal Toren), un acteur populaire qui tient toujours le haut de l’affiche. Le couple star du cinéma israélien. La première a désormais 48 ans et a quelque peu renoncé à sa carrière pour se consacrer à ses trois filles: cela fait des années qu’elle n’a plus réalisé de film et qu’elle peine à boucler son propre scénario. Les affres de la création, comme on dit. Un soir, dans un train de banlieue près de Tel-Aviv, elle croise Sophie (Lihi Kornowski), jeune femme énigmatique de 24 ans, qui jure être sa plus grande admiratrice: « Vos films ont modelé ma vision de la féminité. De la sexualité. Sans vous, je n’aurais jamais su qu’une femme pouvait agir ainsi. Qu’elle y avait droit » dit-elle, avant de lui tendre un scénario de thriller érotique. Une autre époque pour Alice qui jadis oeuvrait façon Erika Lust et qui désormais signe des pubs pour yogourt… Mais fascinée par ce qu’elle lit (le récit d’une amitié fusionnelle et toxique qu’elle aurait pu écrire elle-aussi), elle décide d’en faire le sujet de son prochain long métrage. Un engrenage s’enclenche et le quotidien bascule dans un trip parano. D’autant que, on l’apprend plus tard, le mari d’acteur doit jouer le rôle principal dudit thriller érotique en question et le réalisateur qui devait réaliser le film a mystérieusement disparu dans la nature. Faut-il préciser que ça va tourner au vinaigre?

Il parait compliqué de ne pas penser à Lewis Carroll (on ne s’appelle pas Alice par hasard) ou à David Lynch devant cette mini-série écrite et réalisée par l’Israélienne Sigal Avin tant les ombres tutélaires planent ostensiblement; les récits tortueux de l’écrivaine Laura Kasischke, aux aguets de micro-dérapages dans un quotidien familier, avec des personnages de femme au foyer rangés comme des chaises sous une table qui se fanent en silence, aussi. Mais ces emprunts, conscients ou in, sont des péchés véniels: il n’y a rien de mal à emprunter aux meilleurs, même à Goethe, à condition d’y apporter sa patte, comme De Palma l’avait fait en vampirisant Hitchcock. Dans Losing Alice, les faiblesses se situent ailleurs, dans des scories de mystère-très-mystérieux qui nous tiennent un peu à distance dans les premiers épisodes. Cette couche de bizarrerie artificielle gadgétisant parfois l’étrangeté qui échoue à rendre plus originale que prévu cette affaire de grain de sable dans la mécanique bien huilée, de soupçons extra-conjugaux, d’attirance et de répulsion et de mise-en-abyme-de-mise-en-abyme. N’oublions jamais que c’est le même postulat qu’un Swimming Pool de François Ozon avec Charlotte Rampling et Ludivine Sagnier, respectivement écrivaine et muse dans une villa du Luberon.

Cette surface de bizarreté, qui peut parfaitement séduire les profanes, finit cependant par porter ses fruits quand le spectateur réalise à quel point, en réalité, sous ce vernis, se cache quelque chose de plus substantiel, au bord du précipice, sur le point de vaciller. Soit le poids de la charge mentale chez une femme, écrasée par le poids des conventions sociales, qui est devenue la femme de aux yeux de tous (les médias en quête de chair fraiche, en premier lieu), invisible parce que femme-plus-regardée, invisible parce que usée dans ce monde d’images. Et ce que le spectateur voit justement, c’est son extinction que l’apparition de la jeune scénariste va annuler ou précipiter. Sous nos yeux, deux options: Alice renaît ou perd pied. De ce point de vue, on louera la construction d’un univers méticuleux, mental, plein de visions (la piscine infestée de rats!), plein d’apparences, d’impressions subjectives, d’intuitions trompeuses. C’est mille fois plus intéressant que le racolage pseudo-subversif à la Susanne Bier (la piètre série The Undoing). En huit épisodes, Losing Alice a le mérite de raconter comment il faut parfois se perdre pour mieux se retrouver. Un refrain connu de tous mais qu’il n’est pas inutile de réactiver. Au final, on se réjouit que certain(e)s aient encore le désir, vu le manichéisme contemporain, de s’aventurer sur ce terrain-là. D’essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête des gens. Ce léger trouble psy qui manque cruellement dans la majorité des productions actuelles.

Losing Alice, série israélienne de Sigal Avin disponible sur AppleTV (2020) avec Ayelet Zurer, Lihi Kornowski, Gal Toren… Episodes 1 à 3/8 (3 x 49 minutes).

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