Le festival tout de jaune vêtu nous a encore offert de jolis cachous estivaux pour cette 76ᵉ édition. Tour d’horizon de ce que nous avons vu, au sein d’un pléthorique programme (le palmarès est ici).
Camping du Lac de Eléonore Saintagnan
Dans un film d’été comme on les aime, Éléonore – qui tient aussi le rôle de la narratrice – fait vroum vroum vers l’ouest. Elle tombe accidentellement en panne en plein milieu de la Bretagne. Elle y loue donc un bungalow, dans un terrain de camping avec vue sur le lac, dans lequel, dit-on, vit une bête légendaire (un poisson breton convoquant la figure du Monstre du loch Ness). Contrainte à la flânerie dans ces lieux isolés, elle découvre ses habitants, les touristes qui s’installent avec la canicule. De mobile-home en mobile-home, elle observe le présent, convoque le passé et se laisse envahir par la fiction…

Une bien jolie prise que ce film co-produit par Michigan Films (boîte associée ces dernières années à Paloma Sermon-Daï, Emmanuelle Marre et Alessandro Comodin) et par Ecce (qu’on ne vous présente plus). Un conte écolo où l’on croise à la fois Saint Corentin – le premier évêque de Quimper -, des garagistes pas vraiment pressés qu’on croirait sortis de chez Guiraudie, un vieil américain à chapeau de cowboy ne lâchant jamais sa gratte, la chanteuse folk Rosemary Standley (leadeuse du groupe Moriarty)… Si vous trouvez ça foutraque, c’est normal: ce film de fiction avec-des-personnages-bien-réels est d’abord une évocation du plaisir buissonnier de se taire, d’observer et de se laisser guider; ce qui est d’ailleurs le plaisir du festivalier quand il découvre ce genre de doux bonbon dans une salle climatisée!

Première affaire de Victoria Musiedlak
Avocate tout juste diplômée, Nora (une Noée Abita qu’on croirait encore au collège!) a l’impression de n’avoir rien vécu lorsqu’elle est propulsée dans sa première affaire pénale: une affaire de meurtre bien cracra survenu à Arras, où il fait froid et où contrairement à Paris, il n’y a pas de Uber pour rentrer à l’hôtel le soir. De sa première garde à vue au suivi de l’instruction, Nora découvre la cruauté du monde qui l’entoure, dans sa vie sentimentale comme dans sa vie professionnelle (les flics comme les avocats en prennent pas mal pour leur grade). Emportée par la frénésie de sa nouvelle vie, elle multiplie les erreurs et en vient à douter de tout ce qui l’entoure…

Après Anatomie d’une chute et Le Procès Goldman, voilà encore un film français qui s’intéresse à la sacro-sainte justice et à ses errements (à notre connaissance, Arthur Harari n’est pas ici associé au projet). Un premier long qui montre bien l’incertitude morale dans laquelle peut plonger une avocate idéaliste encore peu confrontée aux manquements éthiques et peu regardants de sa vénérable profession (voyez les cigares de barbouze de notre garde des Sceaux actuel et vous comprendrez). Collé aux basques d’une Noée Abita comme souvent parfaite, le film nous embarque dans le monde austère des devantures de commissariats grisous et des longues attentes solitaires dans les couloirs d’établissements très officiels (le film déjoue non sans ironie le programme annoncé dès la première scène, à savoir une chaleureuse soirée parisienne avec une Louise Chevillotte qui s’enfile les gin-to comme les mecs). Aucune scène de plaidoirie dans le film, ni de moment de confrontation chic et choc: ce récit d’initiation qui fait la nique aux scènes attendues a la bonne idée d’approcher la forme du film dossier obsessionnel mâtiné de quelques cuillerées de thriller. Avec en plus de ça un très bon score électro-minimaliste: à découvrir au prochain festival d’Angoulême pour celles et ceux qui en seront.

Ricardo et la Peinture de Barbet Schroeder
Après la Trilogie du mal, la trilogie des gens sympatoches? Distingué d’un Léopard d’Honneur surprise, le Barbet s’intéresse dans son nouveau film à son ami de longue date Ricardo Cavallo, qui n’est pas la nouvelle recrue du PSG mais un peintre fantasque d’origine argentine qui a consacré toute sa longue existence à la peinture (et à son exégèse orale: il parle lé-vélazquez comme personne!) De Buenos Aires jusqu’au Finistère en passant par Paris, ce savant mélange physique entre Gepetto et Abel Ferrara nous embarque à bord d’une histoire buissonnière de l’art, sans s’encombrer de chronologie: Monet, Braque, Seurat, Van Gogh et autres maîtres italiens post-raphaélites sont disséqués dans la bonne humeur (voir ce très chaos décor qui s’effondre peint par Giulio Romano sur les murs du Palazzo Te, situé à Mantoue: on se croirait plongés dans Le syndrome de Stendhal!) entre deux-trois galipettes excentriques du bonhomme, dont le régime alimentaire matin-midi-soir ne se fait qu’à base de riz depuis qu’il a huit ans. Barbet est présent hors-champ pour recueillir le témoignage inarrêtable de l’artiste affable, très italien dans l’esprit. Un portrait à la fois simple et sophistiqué, à l’image du cinéaste de bientôt 84 ans, venu sur place avec sa bulle (d’amour fou) Ogier!

La Paloma de Daniel Schmid (1974)
Et puisqu’on parle de Bulle et Barbet, ll faut quand même qu’on se dise quelques mots sur cette séance en tous points événement programmée le soir de l’hommage à notre Tsai Ming-liang adoré, à minuit passé, sur l’énorme écran de la Piazza Grande (autant vous dire que les enfants étaient couchés): disponible jusque-là uniquement dans un VHSrip bien baveux comme il en circule beaucoup sur les sites de pornstream russe, le film, fraîchement restauré, n’avait jamais eu droit à pareil écrin. Gros, gros succès à la Semaine de la critique 1974, ce joyau du cinéma suisse est une sorte de chaînon manquant entre Fassbinder et Lynch, dans un cabaret suspendu et hors du temps où des bourgeois décatis privés de parole assistent au spectacle de leur propre déchéance (ambiance dietrichienne au possible, avec la merveilleuse Ingrid Caven). Si le film perd peut-être quelque chose en devenant (trop?) bavard dans sa seconde partie, on tient là l’une des ouvertures les plus démentes de l’histoire du cinéma européen. Nul doute qu’on vous en reparlera lors de sa future ressortie.

La trilogie de Bertrand Mandico
Fassbinder, toujours: non content de proposer cette année son barbare Conann, notre Bertrand national a également apporté dans ses valises deux courts connexes, Rainer, a Vicious Dog in Skull Valley et Nous les Barbares, soit deux variations autophages autour de ses actrices (et de Christophe Bier) corrompues par une même silhouette non genrée à tête de chien. Rainerrrrr!!! Verre de San Pe à la main, le cinéaste vous en dit plus dans la Chaos TV, même si on ne saurait trop vous recommander de découvrir l’heureux trio – où le Bertrand nous met pour la première fois du Gabriel Fauré et du rap east coast dans nos oreilles – sans trop vous renseigner au préalable…

Yannick de Quentin Dupieux
On a comme tout le monde bien goûté la nouvelle livraison du père Dupieux, dont il a déjà été dit partout à quel point son reluisant Rapha Quenard y brille de mille feux (c’est bien vrai). Plutôt que d’ajouter une lapalissade de plus à la revue de presse, signalons quand même l’étrange proximité idéologique du film avec un autre sommet de l’année, Le Livre des solutions de Gondry, qui nous a fait mourir d’ébranlements zygomatiques à la dernière Quinzaine, et où il est aussi question d’idées à chier menant finalement à la trouvaille du siècle, de génie inquiétant à qui on a envie de tout pardonner, et de Blanche Fucking Gardin qui à s’imposer comme la figure incontournable des comédies françaises qui ne sentent pas mauvais de la glotte.
Rivière de Hugues Hariche
Un film pour le moins aride et bizarroïde où, après une fugue pour essayer de retrouver son père, une jeune fille de 17 ans cherche à se reconstruire loin de chez elle en devenant hockeyeuse professionnelle. Plombé par des dialogues planplan et par un cast souvent à côté de la plaque (qu’est-il arrivé à notre tant aimée Camille Rutherford?), le film permet au moins à ses deux actrices principales – Flavie Delangle, vue dans Stella est amoureuse et Sarah Bramms, découverte dans le très beau Kiss and Cry à l’ACID en 2017 – de s’offrir quelques espaces gracieux, à l’abri des moments « spots publicitaires » de ce film curieusement monté. On ne sait pas trop si on vous le recommande, tant Rivière alterne entre coups bien sentis et maladroites scènes de passe-plat filmique…
La Morsure de Romain de Saint-Blanquat
Un premier long-métrage (lauréat de la Fondation Gan) qui nous a pas mal enthousiasmés et dont on vous parle ici même.
Bonjour la langue de Paul Vecchiali
« La mort… Petit à petit, on s’y habitue. Et après, on l’attend. » C’est de ce genre de sorties morbides que le nouveau, ou plutôt dernier, ou plutôt ultime film de Paul Vek’ est fait: c’est peu dire qu’on était très émus lors de cette séance hommage en présence de Pascal Cervo, qui partage quasiment tous les plans du films avec son père (qui est donc Vecchiali lui-même, vous l’aurez compris). Autour d’une assiette de bretzels, les deux hommes s’échangent des considérations sur la vie et le cinéma après une longue interruption: le fils profite en effet de l’arrêt de son train à la gare de Draguignan pour rendre une visite surprise à son patriarche après six annuités sans la moindre nouvelle. Un double deuil familial va cimenter la relation entre les deux hommes, qui seront contraints à lever en partie le pudique voile posé sur leurs sentiments. Paul sait déjà qu’il va bientôt partir et c’est pourtant une impression de tendre sérénité (ni travelling, ni décorum, ni profondeur de champ: on est loin des mélos colorés du monsieur) que va chercher le film: qui a dit que la mort ne pouvait pas se siroter à la fraîiiiche elle aussi?

Best Secret Place de Caroline Poggi et Jonathan Vinel
En dépit d’un certain enthousiasme dans la salle, qu’on se le dise: on est totalement passé à côté de ce moyen-métrage produit par la Fondation Cartier, qui accumule les idées – une multitude de personnages qui réenchantent un lieu secret dans lequel ils « tombent » toutes les nuits – sans jamais réussir à nous décrocher la moindre émotion. Vincent Macaigne dodeline de la tête, Félix Maritaud lèche (lâche?) une caisse, et le spectateur ne peut que constater à quel point de nobles intentions et de solides bases en mise en scène ne sont pas toujours compatibles avec l’idée qu’il se fait du plaisir… Sauf peut-être quand il réalise que le seul personnage qui lui inspire de l’émotion est celui qui ne parle pas (Aomi Muyock, égérie de Love et de Jessica Forever). Désolé! G.R.
