Marre du politiquement correct? Des mélos suintants de pathos? Des comédies pas drôles? Des films prétendument dérangeants qui ressemblent à des pétards mouillés? Un conseil, un seul: voir Bad Boy Bubby, de Rolf de Heer qui répond sans peine aux frustrations des spectateurs en quête de déviance filmique. Concentré jamais ostentatoire de singularité, ce film – irracontable – donne à voir la véritable histoire de Forrest Gump, celui qui vit avec sa maman castratrice dans une cave sordide et coupe brutalement le cordon ombilical. Nous n’en sommes qu’à la première demi-heure. Ce qui se passe par la suite est inimaginable même pour le spectateur le plus tordu. Voyez par vous-même: son statut de rareté underground n’est pas usurpé. Et osez: c’est tordant (mais pas drôle), terrifiant (mais pas flippant), émouvant (mais pas triste), inquiétant (mais pas agressif). C’est quoi alors? Peut-être l’un des meilleurs films des années 90 célébré aux quatre coins du monde et inexplicablement inédit en zone 2. Rien que ça. L’erreur est enfin réparée. Sa sortie chez Ciné Malta est événementielle.
Comme pour tout film culte, Bad Boy Bubby possède ses anecdotes. A l’origine, ce devait être un film au budget rikiki, tourné en un week-end, comme une blague potache, entre potes. Finalement, sa conception a pris à Rolf de Heer, son réalisateur, près de dix ans pour arriver à un résultat final inclassable. Le processus d’écriture et de réalisation peut paraître extrêmement lent mais le scénario est parti d’une addition d’événements accidentels. Jour après jour, De Heer notait sur des fiches toutes les choses étranges qu’il voyait dans la rue. Comme un homme en fauteuil roulant qui a volé sous ses yeux le sac à main d’une femme en circulant à toute vitesse. Lorsqu’il a eu assez de matière, il a relié ces détails, les a laissé mûrir dans un coin de son cerveau pour revenir dessus. A l’arrivée, il lui manquait un fil conducteur pour donner à l’ensemble un relief singulier et unique. Ça donne Buddy, ce personnage sorti des enfers, et son itinéraire riche en embûches existentiels. Sans trop y croire, iI envoie une première mouture du scénario à Domenico Procacci, un producteur italien qui avait pour habitude de manifester un vif intérêt sur les projets internationaux les plus excentriques. En le lisant, il a apporté 50% des fonds en émettant deux options. Soit le film sera un échec et choppera au fil du temps, grâce au vidéo club et aux exportations à travers le monde, une réputation de film macabre prompte à stimuler la curiosité des amateurs de bizarreries; soit il sera un succès mais un succès inattendu. Ce sera la seconde, notamment grâce aux sélections dans des festivals prestigieux comme celui de Venise où Bad Boy Bubby a glané pas moins de cinq prix. Faute de faire dans le consensus mou, la renommée du film demeure pourtant aujourd’hui confidentielle et réduite à un cercle de cinéphiles toqués. Comme un produit sulfureux qui se transmet sous le manteau.
La première demi-heure scotche: un homme demeuré encore englué dans l’enfance vit avec sa mère castratrice dans une cave, recluse et anonyme. Ses occupations journalières sont simples: attendre que maman revienne, lui fasse l’amour (sans compter que ladite maman n’est plus toute jeune) et accessoirement jouer avec le chat (jouer avec lui signifiant lui donner des coups de couteaux et/ou le torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive). De Heer n’a pas son pareil pour décrire un univers glauque. D’autant plus glauque qu’il est confiné, oppressant, et qu’on ne le quitte pas pendant un bon bout de temps. Inaction et angoisses légitimes. D’où le suspens: de quoi est composé l’extérieur? Pourquoi la mère interdit son film de sortir? Pourquoi porte-elle un masque à gaz? Apocalypse? Guerre? Folie mentale? Une demi-heure plus tard, on a les réponses. Et elles sont terribles. Anecdote amusante: afin de souligner le contraste entre le monde intérieur du protagoniste et le monde extérieur inconnu, le cinéaste voulait utiliser une technique marquante s’exprimant dans le cadrage: commencer en usant un ratio de 1.66 pour tout prendre dans l’image et une fois que le personnage quitte le « cocon familial », passer au format widescreen afin de souligner que le monde s’ouvre à lui. Mais il a dû renoncer. Tout simplement parce qu’en plus de la violence confinée, le résultat devenait irregardable.
Rolf de Heer est un provocateur cintré et doué qui peut montrer les crocs comme un Lars Von Trier et faire sa propre version des Idiots. Il sculpte ses personnages comme des héros de bédé, à la fois violents, incontrôlables, lâches et détestables – l’horreur du quotidien est régulièrement désamorcée par un humour noir qui fait rire jaune. Quelque part entre le biopic de Marylin Manson, Bernie et la parabole Dostoïevskienne (l’âme pure corrompue par la société – et les autres – qui l’entoure), le résultat scande haut et fort son droit au politiquement incorrect et transgresse une myriade de tabous. Le cinéaste refera la même démarche en causant explicitement de la sexualité des handicapés dans Dance me to my song, histoire d’une tétraplégique martyrisée par son aide-soignante dans laquelle on retrouve Heather Rose (déjà présente dans Bad Boy Bubby). Le regard du cinéaste est souvent goguenard mais distancié. Sous l’arrogance apparente, une inquiétude sérieuse sur le comportement des congénères, sur la façon dont on traite les gens, sur la possession, sur la folie… Et, au-delà de ses grands thèmes, sur comment on se démerde dans la vie, comment on rencontre les gens, comment on fait l’amour. C’est du cinéma brut, sans concession, ingrat qui ne lâche pas le morceau de bifteck. Une première lecture peut heurter, surtout quand on ne s’y attend pas, mais une seconde assure qu’on a affaire à un grand film. Cintré, oui, mais incroyable.
Comme tous les uppercuts qui se découvrent sur le tard grâce au support DVD, il y a «un avant et un après» pour le spectateur. Ce météore subversif, méchant, torride planté dans un monde post-apocalyptique qui transpire le sexe et la violence vous foudroie de plein fouet. A sa vision, impossible de ne pas penser que Rolf de Heer a eu les coudées franches et n’a subi aucune forme de censure. Ce qui est stupéfiant. En contrepartie de cette liberté artistique choquante, l’artiste a juste connu des déboires en Italie où des spectateurs, horrifiés, lui ont reprochés de torturer les animaux. L’affaire est devenue politique, à tel point que les produits australiens ont failli être boycottés pendant une période. Autre anecdote amusante: pas moins d’une trentaine de chefs-opérateurs se sont succédés durant le tournage. Essentiellement des documentaristes et des photographes. Toutes les scènes dans le bunker ont été réalisées par le même directeur de la photographie (Ian Jones). Les autres possédaient une formation différente. Ces rencontres contribuent à la virtuosité formelle d’un film qui change de direction narrative toutes les cinq minutes. Avant de tourner, Rolf de Heer s’est souvenu d’un court-métrage australien (Confessor Caressor) sur un tueur en série déjanté dans lequel jouait l’acteur Nick Hope (on peut en voir des extraits dans les suppléments). C’est la révélation: il le contacte, le pousse dans des situations extrêmes et découvre un talent inouï. L’acteur ressemble à un Nicolas Cage débarrassé de son ton monocorde et de son jeu monolithique qui donne son physique robuste et son regard halluciné à un personnage psycho. Aujourd’hui, Hope peut le remercier: De Heer lui a offert le rôle de sa vie. La réciproque est aussi valable.
ROLF DE HEER, INDOMPTABLE
Artisan prolifique et franc, Rolf de Heer adore s’emparer de projets grinçants qui favorisent les terrains glissants et les dérapages poltiquement incorrects. Qu’il s’agisse de réaliser un film pour enfants jamais infantilisant (Tale of a tiger), de trousser des fables aux accents fantastiques (Le Vieux qui lisait des romans d’amour), de relater un conte binaire sur les aborigènes (10 Canoës, 150 lances et 3 épouses), de mettre en scène une histoire d’amour mélodramatique à hauteur d’handicapée (Dance me to my song) ou d’illustrer l’extraordinaire dérive d’un ingénu castré par sa maman à la découverte d’un monde dégénéré (Bad Boy Bubby), le cinéaste australien, ludique et indépendant, affiche toujours cette même prédilection pour les personnages déglingués, parfois armés de mauvaises intentions, qui cherchent à donner un sens à leur existence moisie et pour les plongées dérangeantes dans les arcanes du mal afin d’en décortiquer les terribles stigmates: « Généralement, lorsque l’envie de faire un film me prend, je présente l’idée au producteur et il me donne son accord alors qu’il n’a rien lu du scénario. Je prends l’argent, je fais le film et je lui rends la copie. Personne ne m’a jamais ennuyé pour savoir comment ça se passe sur mes tournages et je suis infiniment reconnaissant d’avoir cette liberté totale dans ce que je veux faire, dire et montrer. Un cinéaste passionnant et éclectique, hélas pas assez reconnu chez nous. En découvrant Bad Boy Bubby, vous comprendrez partiellement l’injustice.
