Avec ce troisième long métrage, Fabio Grassadonia et Antonio Piazza poursuivent leur exploration des interactions entre le crime organisé et la société civile en Sicile. Dans le vertigineux Sicilian ghost story qui flirtait avec l’horreur et le fantastique, les réalisateurs de Salvo racontaient comment un jeune kidnappé survivait en tentant de communiquer par le rêve et l’imagination avec son amoureuse. Si les deux films ont en commun une même façon de partir de la réalité pour développer une fiction, Lettres siciliennes est plus ambitieux dans sa tentative d’élargir son public avec un matériau narratif particulièrement élaboré.
Inspirée d’une affaire datant des années 2000, l’histoire démarre autour du personnage de Caletto Palumbo (Toni Servillo, toujours génial) politicien escroc qui restera le centre de gravité du film. On le découvre sortant de prison où il a passé six ans. Malgré une déchéance évidente et une coiffure ridicule, il a gardé un semblant de prestige à cause de son passé d’enseignant et d’une culture qu’il ne manque jamais d’étaler. Sa femme, qui lui en veut terriblement d’avoir mené sa famille à la ruine (ils habitent désormais dans une partie miteuse de l’immeuble luxueux qu’ils occupaient auparavant) lui fait remarquer que « l’intelligence est une qualité surestimée ».
Rapidement, une galerie de personnages interdépendants se met en place. La police rend visite à Catello pour lui demander de collaborer à un plan pour faire sortir de sa cachette Matteo Dessina Dinaro (Elia Germano), dernier mafieux en liberté depuis la mort récente de son père. Matteo vit caché depuis une trentaine d’années, avec la complicité d’une veuve qui a une dette envers lui. Il communique exclusivement par un système intraçable à base de pizzini, des lettres codées et distribuées grâce à un réseau de complices. Séduit par les qualités littéraires des lettres de Catello, qui incidemment était un ami proche de son père, Matteo semble mordre à l’hameçon et entame une correspondance. Le stratagème est sur le point de trouver une conclusion lorsqu’une rencontre est organisée entre Matteo et le fils qu’il n’a jamais reconnu.
Si le titre fait référence à un lien essentiellement épistolaire qui lie les deux personnages principaux, le script lui-même a une dimension littéraire qui vise à exposer un plan complexe où rien n’est exactement conforme aux apparences. Il décrit une société par nature corrompue, où chacun ment et intrigue pour des motifs variés, au point de faire passer Catello pour le plus honnête d’entre eux: après tout, il n’a jamais caché qu’il était un escroc. Quant aux femmes, elles ne sont pas moins corrompues, mais elles ne jouent pas le rôle que leur personnalité forte devrait leur octroyer, étant reléguées au second plan en vertu d’une tradition culturelle archaïque, mais persistante. C’est évident pour la sœur de Matteo, dont les qualités de meneuse ont été ignorées pour la simple raison qu’elle est une fille.
L’intrigue est tellement dense qu’elle ne commence à révéler ses possibilités qu’au bout d’un certain temps à partir duquel il semble y avoir suffisamment de fils narratifs à résoudre pour remplir plusieurs épisodes d’une mini-série. Finalement, l’affaire tient la durée d’un long métrage, dont l’approche inhabituelle, presque entomologique, s’attache à la stratégie et aux négociations plus qu’aux effets, l’éloignant du film de gangster classique. La violence se manifeste rarement et lorsqu’elle a lieu, c’est hors-champ, alors que la tension est permanente. Matteo est traqué, et Catello, qui n’a pas d’autre choix que de trahir, risque pour cette raison de se faire buter à tout moment. Sa situation est intenable, mais Tony Servillo a trouvé une façon très honorable de sauver son personnage : avec élégance et humour.
16 avril 2025 en salle | 2h 10min | Drame, ThrillerDe Fabio Grassadonia, Antonio Piazza | Par Fabio Grassadonia, Antonio Piazza Avec Toni Servillo, Elio Germano, Daniela Marra Titre original Iddu (Sicilian Letters) |
16 avril 2025 en salle | 2h 10min | Drame, Thriller


