[L’ÉTÉ DU DÉMON] Yoshitarō Nomura, 1978

Par son titre, ce long métrage de Yoshitarō Nomura peut donner l’impression d’un film d’horreur avec un Damien dans La malédiction de Richard Donner. Cette lecture est trompeuse : le film ne contient aucun élément surnaturel. L’été du démon, c’est l’été du crime et la fin de l’été, la fin de l’innocence. Le titre renvoie plutôt à un récit inacceptable où le démon est un adulte.

Le récit s’ouvre de manière sèche et directe, posant immédiatement son enjeu central. Des enfants (un nourrisson, une petite fille de trois ans, un garçon aîné de six ans) jouent avec innocence, tandis qu’une femme au bout de ses forces se tient à leurs côtés. Cette dernière est la maîtresse de Sokichi (Ken Ogata, dans un rôle d’une intensité extrême), un imprimeur travaillant dans une petite entreprise au bord de la faillite, qui vit avec son épouse Umé (Shima Iwashita), sans enfant. Lorsqu’elle débarque chez lui en kimono et avec ses trois enfants, elle lui demande de subvenir à leurs besoins. Mais celui-ci, mort de honte devant sa femme, avoue ne pas avoir de moyens, ayant dilapidé son argent après un incendie. Elle décide alors d’abandonner les trois enfants chez leur père, à l’atelier, et de disparaître pour qu’il assume sa responsabilité. Sa femme, Umé, mise devant le fait accompli, refuse catégoriquement de s’occuper d’eux et l’enjeu devient clair : que vont devenir ces trois enfants abandonnés dans un foyer hostile ?

Comme dans d’autres adaptations de Seichō Matsumoto par Nomura, le drame prend racine dans une réalité sociale concrète. Les enfants évoluent comme des enfants de leur âge : une vitalité et une curiosité enfantines qui contrastent avec la gravité des actes des adultes. Ici, la crise résulte d’un enchevêtrement de pauvreté chronique, de tensions conjugales et d’impossibilité matérielle d’élever des enfants. Femme trompée, Umé est présentée comme une figure manipulatrice, dure et implacable, proche de l’archétype de la marâtre, manifestant un rejet absolu des enfants, qui incarnent tout ce qu’elle abhorre et ne peut supporter (l’infidélité de son mari, la précarité du foyer…). Sokichi, lui, apparaît d’abord comme un père attentionné qui s’occupe des enfants, qui l’aiment en retour. Mais la pression financière, la dépendance économique envers son épouse et la honte liée à son infidélité l’enferment dans une impasse morale. Ses tentatives pour se débarrasser de ses enfants deviennent désespérées et, disons-le, difficiles à regarder.

Le film, brillamment mis en lumière par le chef opérateur Kawamata Takashi, franchit plusieurs seuils tragiques (qu’on vous épargnera) sous un soleil noir. Parmi eux, il y a la tentative d’abandon du fils aîné de six ans, cet enfant intelligent qui comprend beaucoup sans jamais le dire, casquette jaune vissée sur la tête. La seconde moitié du film prend la forme de son errance avec son père à travers le pays, en train et en bus, jusqu’aux paysages côtiers de la péninsule de Noto. Le voyage devient un supplice, une épreuve morale autant que physique. L’enfant s’émerveille devant des singes au zoo, mange ses sandwiches avec application et regarde son père avec un amour intact, alors que celui-ci fomente un projet atroce. Certains y verront un suspense insoutenable ou la mise à l’épreuve du spectateur face à la détresse infantile. Mais au-delà de l’impact émotionnel incontestable, le film se fait l’observateur avisé des fractures sociales et morales du Japon d’après-guerre, où de telles tragédies apparaissaient régulièrement dans la presse, et révèle, en opposition à un monde des adultes, la beauté et la grâce du monde des enfants : une fratrie chaleureuse et humaine où chacun s’occupe et prend soin de l’autre et, dans l’adversité, construit une part de rêve pour supporter le réel.

1h 40min | Thriller
De Yoshitaro Nomura | Par Masato Ide, Seichô Matsumoto
Avec Ken Ogata, Shima Iwashita, Mayumi Ogawa
Titre original Kichiku

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