Il arrive parfois que des films s’octroient quelque part entre l’horreur et le sublime, sans élire de territoire, pour que leur beauté nous éclabousse. Herzog en a signé un.
PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR
Au-delà de la fiction et du réel. Depuis toujours, Werner Herzog filme des documentaires comme des fictions et des fictions comme des documentaires. Souvent, en montrant des hommes extraordinaires aux destins tragiques. Pour donner un exemple, dans The White Diamond, il s’intéressait à un docteur en ingénierie aérospatiale toqué de dirigeables qui, depuis toujours, rêvait de voler à bord d’un engin de son invention au-dessus de l’Amazonie. Ou, encore, dans Grizzly Man, où un amoureux des ours en Alaska finissait par se faire dévorer tout cru par l’objet de sa passion. Le plus souvent, le spectateur ne sait pas s’il regarde une fiction ou un documentaire étant donné que Herzog joue sur les deux registres (le travers sensationnaliste et l’invraisemblable vérité) pour rappeler que le cinéma reste l’art du mensonge. Parfois, il arrive que le documentaire devienne une fiction des années plus tard. Little Dieter needs to fly et Rescue Dawn sont deux films réalisés par le même Herzog mais à dix ans d’écart et sur des modes différents : le premier, tourné dans les années 90, était un documentaire sur Dieter Dengler, un pilote de l’US Navy idéaliste, prisonnier au Laos en 1966, qui tentait de survivre dans un bourbier délétère. Le second est une fiction récente, avec Christian Bale dans la peau du protagoniste ayant réellement existé. Entre ces multiples expériences et jeux de miroirs, Herzog n’a jamais perdu de vue ses obsessions : les illusions qui se voudraient plus fortes que la réalité, l’idéalisme forcené, la volonté quasi démiurgique de tout maîtriser. Même si, la plupart du temps, la réalité documentaire était si édifiante qu’elle finissait par rejoindre la fiction et les héros visionnaires autrefois incarnés par Klaus Kinski (le conquistador Aguirre, le bâtisseur d’opéra Fitzcarraldo).
En 1992, Herzog signe Lessons of Darkness, où il prend le pari de filmer la première guerre du Golfe comme on ne l’avait jamais vue. En l’occurrence, à travers des puits de pétrole koweïtiens laissés à l’abandon, traces du passé transformées en puits de ténèbres vociférant des flammes. On y voit les plaines du Koweït rendues noires par le pétrole des pipelines. Des machines monstrueuses dont les tuyaux représentent les boyaux d’une civilisation décimée. En moins d’une heure, une nouvelle cosmogonie où les usines de béton ressemblent à des bases spatiales prend forme sous nos yeux. Une terre inconnue et lunaire évoquant La Divine Comédie de Dante. Comment est-ce qu’à partir d’un événement horrible il est possible de réaliser un objet aussi sublime? Pour définir ce nouveau monde cauchemardesque, Herzog a su conserver de bout en bout une rigueur janséniste en greffant quelques commentaires et surtout en usant d’une bande sonore classique somptueuse. Sans en avoir l’air, il pénètre une dimension cinématographique où la composition des plans reflète les pensées profondes et les sentiments indicibles. La dimension géopolitique y est volontairement sacrifiée au profit d’un style opératique, idéal pour retranscrire les éclats d’une apocalypse. C’est le lendemain d’une guerre, la gueule de bois perçue par un visionnaire qui profite de son sujet pour renouer en passant avec ses thèmes de prédilection : les limites que posent la société et la civilisation, la frontière trouble qui sépare les faits de la réalité, le mythe de l’Histoire. En littérature, en peinture, dans le passé, cette question sur la réalité et la fiction a toujours été posée par les artistes et Herzog la repose toujours, éternellement, avec une précision d’orfèvre. Loin du cinéma-vérité (qu’il surnomme ironiquement le « cinéma des comptables ») qui selon lui n’atteint qu’une « surface de la réalité », il a toujours désiré quelque chose de plus indescriptible et de plus profond: la quête de « l’extase de la vérité ». Sept ans après avoir réalisé ce diamant, Herzog a publié un manifeste du même nom où il expliquait les règles de son art, sous-entendant que la vérité devait créer l’illumination. Dans le cas de Lessons of Darkness, l’illumination est synonyme d’éblouissement.


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