Une plongée remarquable dans les peurs enfantines réalisée juste avant la mort de Franco. A l’époque, cet Esprit-là a connu un vif succès critique et public qui l’a immédiatement propulsé comme un classique du cinéma espagnol. A raison: c’est une merveille lumineuse sur le mystère de la vie et l’obscurité du monde.
PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR
L’esprit de la ruche a été adulé très tôt puis progressivement oublié du grand public sauf par ceux qui lui vouent un culte éternel. C’est un cas singulier de cinéma exigeant qui réussit à être populaire. Aujourd’hui, on peut être choqué du manque de reconnaissance qu’il reçoit tant il continue encore et toujours d’inspirer : Guillermo Del Toro revendique son influence pour le recours au fantastique américain afin de traiter la grande histoire espagnole dans L’échine du diable et Le Labyrinthe de Pan), tout comme Lucile Hadzihalilovic pour Innocence.
L’action se déroule dans les années 40 dans un petit village paumé du plateau castillan. Événement : le film Frankenstein (1931) de James Whale, est présenté aux spectateurs les plus téméraires. Parmi eux, la jeune Ana, bout de chou aux yeux impressionnables (Ana Torrent, seulement âgée de sept ans, que l’on reverra chez Saura et bien plus tard dans Thesis, d’Alejandro Amenabar autre opus sur le pouvoir – cette fois, délétère – des images) qui ne comprend pas bien ses sentiments troubles à l’égard du monstre dans le film et qui s’identifie à l’enfant. Le soir venu, elle en reparle avec sa sœur et s’amuse à se faire peur mais les visions continuent de hanter durablement. Autour d’elles, les effigies de Franco ou du Christ sont sur les murs et les habitants se sont repliés sur eux-mêmes: leur père s’occupe de ses abeilles, fasciné par leur organisation sociale; leur mère entretient une vaine correspondance avec quelque mystérieux exilé. Dans les couloirs de la maison, les portes s’ouvrent inlassablement sur d’autres portes. Les fantômes du passé demeurent, éternels.
Ce film, qui a échappé de justesse à la censure Franquiste, impressionne non seulement par son acuité psychologique mais également pour ses qualités plastiques, ses cadrages nets, son atmosphère intrigante, son jeune personnage principal perdu dans une réalité qui n’est pas celle des autres. Son réalisateur, Victor Erice, est une discrète exception: il a commencé le cinéma en l’étudiant à l’école de Madrid en 1963 et poursuivi son analyse en rédigeant des critiques dans divers journaux. Il met en scène son premier essai en 1969 (Les défis, film à sketches qu’il co-réalise avec José Luis Egea et Claudio Guerín) et signe son premier long avec L’esprit de la ruche.
En prenant pour héroïne une fillette fascinée par les mystères du cinéma et par extension ceux, pas toujours heureux, de la vie, le réalisateur autopsie un paradis vert de l’enfance rongé par l’ennui qui ressemble étrangement à celui qu’on a tous vécus. L’action se déroule pendant l’été où le désœuvrement justifie les longs plans fixes où a priori rien ne se passe. La réussite du film, construit selon son auteur à partir d’un photogramme du film Frankenstein, tient essentiellement à l’identification avec le spectateur, notamment dans ses parenthèses silencieuses, et à la sensorialité des plans qui en s’attardant sur des espaces immenses ou en fonctionnant avec des jeux sur la lumière et l’ombre (belle illustration des ambivalences de la vie) donnent l’impression de redécouvrir le monde comme si c’était la première fois.
En contrepoids au merveilleux de l’enfance, une sensation de malaise doucereux et persistant: le cinéaste livre une parabole politique sur une guerre civile qui a figé le pays pendant quarante ans et ausculte avec sécheresse le monde des adultes, gangrené par le secret du mensonge et les blessures assassines. Lorsqu’Ana rencontre un soldat fugitif à qui elle refait le lacet, elle esquisse un sourire pour neutraliser celui censé incarner le mal et se sent irrésistiblement attiré par l’homme parce qu’il ressemble à Frankenstein. Son humanité débarrassée de toute opinion politique et de tout préjugé hâtif prend le dessus même si son innocence va en prendre un coup. Le film peut également se voir comme une célébration du cinéma sur l’horreur du quotidien et l’hypocrisie du monde adulte incarnés par quelques «républicains marginalisés». La scène quasi-onirique où la petite fille rencontre Frankenstein seule dans les bois est inoubliable. Après cette performance qui réinvente le réalisme fantastique, Carlos Saura a été tenté de prendre la jeune actrice pour incarner une autre enfant taraudé par les problèmes familiaux et l’ennui de l’enfance dans son très intéressant Cria Guervos où la fillette passe en boucle l’inénarrable Porque te vas, de Jeannette (oui, c’était elle). Depuis, Victor Erice n’a fait que deux films (Le sud et Le songe de la lumière) mais il a commencé avec un coup de maître indispensable. C’est toujours mieux que faire plein de films dont aucun ne marquera l’histoire…

