[LES VISITEURS] Elia Kazan, 1972

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Les visiteurs de Elia Kazan, appartient à la catégorie des indispensables, à la fois pour son sujet (les traumatismes de la guerre du Vietnam, alors inédit au cinéma), son réalisateur (une catharsis détournée) et sa qualité (une tragédie d’une puissance inouïe). Une fois vu, il est impossible de l’oublier.

Un matin, en plein hiver, deux hommes mystérieux rendent visite à Bill (James Woods). Ce sont des vétérans du Vietnam avec qui il a fait son service. Là-bas, ils ont violé et assassiné une jeune vietnamienne, la soupçonnant d’être une espionne. De retour au pays, Bill les a dénoncés. Depuis, il a construit sa famille avec une femme et un enfant à l’écart du monde, sous la protection de son beau-père. Depuis, les deux soldats n’ont plus de vie à cause de lui. L’un peut pardonner, l’autre veut se venger. L’enjeu dramatique ne repose pas sur ce qui s’est passé – on le comprend rapidement – mais sur un autre suspense: que vont-ils faire? Entre-temps, deux personnages viennent tout remettre en cause: l’épouse de Bill qui flippe en secret et le beau-père qui se prend de sympathie pour les deux soldats.

Les visiteurs évoque Délivrance, de John Boorman et Les chiens de paille, de Sam Peckinpah pour la fragilité du vernis social et l’élan bestial. En fait, il s’inspire d’un fait divers qui servira plus tard à Outrages: deux soldats, dénoncés par un ancien GI, passent en cour martiale pour le viol et le meurtre d’une vietnamienne. Mais contrairement à De Palma qui racontait ce qui s’était passé sur un mode lyrique, Kazan évoque ce qui se passe après avec une froideur clinique: il situe son histoire dans un purgatoire en travaillant l’idée de vengeance comme une bombe à retardement, en suspension. Tous les détails deviennent essentiels: les échanges de regard, les silences, les frôlements, les gestes anxieux, la trivialité du quotidien, le bruissement de la nature mortifère. Sans dialogue, avec un art consommé du découpage et des ellipses, Kazan devient un architecte du temps et de l’espace en distillant une tension de malade. En évoquant la guerre du Vietnam (sujet tabou au début des années 70), il examine l’état de la société américaine en opposant deux conceptions de l’existence (l’idéalisme angélique et le réalisme lucide) qui s’expriment dans le même pays: il y a d’un côté les anges aveugles qui refusent de voir ce qui se passe autour d’eux; et, de l’autre, les démons oubliés qui sont devenus des monstres pour protéger la nation.

Après avoir essuyé les échecs au box-office de America, America et L’arrangement, Kazan avait besoin de se renouveler face à l’arrivée de la nouvelle génération de cinéastes incarnée par William Friedkin et Francis Ford Coppola. Sa solution, c’est de tâter de l’indépendant, à la manière de sa femme Barbara Loden qui venait de réaliser Wanda. Cette démarche artistique n’a pas convaincu la critique américaine de l’époque qui l’a descendu pour de mauvaises raisons. Par la suite, il tournera un dernier film de commande, Le dernier Nabab, pour le producteur Sam Spiegel, avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Et pourtant… Les visiteurs constitue un film exceptionnel dans sa filmographie, pour trois raisons. La première, c’est que Kazan a adapté un scénario que son fils Chris, également producteur, lui a spécialement écrit, voyant dans le fossé générationnel entre Bill et son beau-père la relation qu’il entretenait avec son propre père. Le tournage se déroulant d’ailleurs dans sa propriété du Connecticut. La seconde, c’est que le réalisateur de Sur les quais a eu le courage d’abandonner les productions Hollywoodiennes avec une distribution prestigieuse pour s’investir dans un projet minuscule en 16mm tourné dans l’illégalité avec une équipe réduite et des acteurs inconnus qui ne connaissent pas l’Actor’s Studio (James Woods et dans une moindre mesure Steve Railsback seront les seuls à se faire un nom). La troisième, c’est de voir à quel point cette histoire de vengeance et de délation le touche intimement pour avoir balancé à la commission McCarthy les noms de ses anciens camarades communistes des années plus tôt. La neige recouvre tout, sauf les souvenirs et les fantômes. Les visiteurs de Bill sont ceux d’Elia Kazan.

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