Un autodidacte remplaçant au pied levé Martin Scorsese réunit des inconnus pour son premier long métrage. Résultat : un classique noir au romantisme fou.
En fonction des réalisateurs qui étaient chargés de la mettre en scène, l’histoire vraie du couple de tueurs en série Raymond Fernandez et Martha Beck, accusés d’avoir tué plus de vingt femmes sur deux ans, a connu des adaptations cinématographiques très différentes. La version proposée par Leonard Kastle, qui ose conserver les prénoms des deux tueurs, demeure la plus célèbre et la plus aboutie de toutes. C’est d’autant plus surprenant qu’il s’agit d’un premier long métrage réalisé par un autodidacte remplaçant au pied levé Martin Scorsese. A la manière de Gun Crazy (Joseph H. Lewis, 50), les deux tueurs y sont décrits comme des marginaux qui méprisent la loi au nom de l’amour fou. Encore aujourd’hui, on retient son romantisme trash.
Les tueurs de la lune de miel reste un film très spécial, ne serait-ce que dans ses qualités de fabrication. À l’origine, Leonard Kastle, connu comme compositeur d’opéra, s’est juste contenté de broder un scénario pour son ami producteur Warren Steibel en partant de sa fascination pour le fait-divers original. Au fil de l’écriture, son obsession devient le réalisme. Chaque matin, il prenait la peine de relever tous les détails du procès des deux tueurs et à partir de là, commençait à rédiger des dialogues explicites. Pour ce faire, il a transposé cette affaire à la fin des années 60 en amplifiant la dimension romantique (c’est avant tout une histoire d’amour à la Genet où s’opposent la loi et la pulsion). Surtout, il insiste sur l’humanité indiscutable des tueurs souffrant de multiples pathologies (passé tourmenté, absence de reconnaissance sociale, jalousie maladive etc.). Le script enflamme Steibel. Dans un premier temps, il le propose à Martin Scorsese. Au bout d’une semaine de tournage, le réalisateur de Taxi Driver se désolidarise du projet pour des « divergences artistiques ». Le projet est alors confié à Donald Volkman qui, au bout de quelques jours, ne s’entend pas non plus avec Steibel.
L’objet maudit revient finalement à son scénariste, Leonard Kastle qui… n’a jamais touché une caméra de sa vie. Pour travailler la mise en scène, il n’a pas le temps de prendre des stages et se contente de lire des œuvres sur l’esthétique du cinéma pour en comprendre les codes. Autrement, il relit des scenarii de Truffaut, Rossellini ou même Antonioni et mise essentiellement sur sa sensibilité d’artiste. Confiant et un peu inconscient, Steibel lui donne carte blanche. C’est le genre d’occasion qui ne s’offre qu’une fois. Ayant les coudées franches, Kastle fait ce qu’il veut, récuse le précipité crapoteux de bas étage, utilise des symphonies de Gustav Mahler pour nourrir la bande-son. Les scènes de meurtre, ici réduites et toutes sublimes de précision, passent après la réflexion sur la condition marginale, le refus têtu des contingences sociales, la peur du vertige qui pousse les deux tueurs à s’enfoncer aveuglement dans leur déroute, la laideur physique et morale des victimes. Le discours qui met en étroite corrélation le meurtre et l’avidité devient presque plus violent que les images elles-mêmes. En voyant le film, le distributeur – qui a bien senti le poids des intentions et de la charge anti-sociale – veut le remonter. Entier et intransigeant, Kastle refuse catégoriquement.
Au-delà de ses qualités intrinsèques, Les tueurs de la lune de miel demeure un de ces magnifiques accidents comme il en fleurissait dans les années 60-70 en même temps qu’un vrai suicide artistique pour Kastle qui, depuis, n’a plus touché à une caméra (il a préféré retourner à ses opéras). D’où sa célèbre phrase: «Je n’ai pas fait de mauvais film après celui-ci». Pourtant, on peut arguer, sans trop se mouiller, qu’il a loupé sa vocation. Les deux acteurs principaux, Tony Lo Bianco – que l’on reverra dans Meurtres sous contrôle (Larry Cohen, 1976) – et Shirlet Bower, ont été choisis pour leur ressemblance physique avec les «tueurs des cœurs solitaires», comme on les surnommait à l’époque dans la presse. Au départ, Ray et Martha se sont rencontrés via une agence matrimoniale en mentant sur leur identité. Il cherche à séduire les veuves pour partir avec leur argent ; elle veut vivre, grâce à son amie qui l’a inscrite à sa place, une histoire d’amour pour compenser la médiocrité de son quotidien. C’est lui qui répond le premier à sa lettre. Flattée, elle se laisse prendre au jeu de la séduction. Lui se rend compte qu’elle n’a rien d’une cible intéressante. Résultat: il l’abandonne. Elle le retrouve, lui fait du chantage affectif et se cramponne à lui. Comme un acte de désespoir. Martha accompagne alors Ray dans ses pérégrinations en se faisant passer pour sa sœur. Mû par la désinvolture, Ray a l’élégance et l’assurance séductrices de l’escroc gigolo; Martha, elle, joue les complices passives, bouillonne de jalousie, abhorre son physique (elle a été victime très jeune d’un dérèglement hormonal), supporte de moins en moins que cet homme soit idolâtré par d’autres femmes qu’elle. Les concurrentes sont toutes décrites comme des vieilles filles obsessionnelles rongées par l’avarice. Si elle accepte de le suivre, c’est pour lui, et lui seul.
Kastle a éludé les traumatismes de Martha qui justifient le comportement d’insatisfaite chronique, le manque de confiance en soi et la peur de l’abandon. Enfant, elle a été violée par un membre de sa famille puis martyrisée par sa mère qui n’y a pas cru. Adulte, elle ne trouve pas d’emploi qui lui corresponde (elle a été infirmière pendant la seconde guerre mondiale avant de travailler dans les morgues). Kastle se concentre sur le vertige propre à la transgression morale. Sur ce qui a pu faire passer ce couple de la simple escroquerie rémunératrice aux meurtres obscènes. Un peu comme s’il maniait le scalpel et le battement de cœur. Les tueurs – qui n’en seraient jamais devenus s’ils ne s’étaient pas rencontrés – assassinent non pas par plaisir, mais pour l’argent. Surtout, ils en souffrent. Finalement, c’est Martha qui, au bord de l’épuisement, appellera la police pour dénoncer le petit manège. Non pas par vengeance mais par amour. Inculpé par sa complice, Ray – dont elle a longtemps remis en question la nature des sentiments – ne lui en veut pas. Au contraire, il n’a jamais été aussi amoureux d’elle. Et elle de lui. C’est la morale perverse d’un film sur l’ambiguïté des sentiments humains qui doit avant tout se lire comme un manifeste sur l’amour fou au sens le plus surréaliste. Après avoir vu Les tueurs de la lune de miel, il faut à tout prix découvrir son pendant abstrait, Carmin Profond, de l’esthète Arturo Ripstein, qui part de cette histoire de couple assassin pour la développer comme une farce tragique.
1h 47min / ThrillerDe Leonard Kastle, Donald Volkman Par Leonard Kastle Avec Shirley Stoler, Tony Lo Bianco, Mary Higby Titre original The Honeymoon Killers |

1h 47min / Thriller