Réalisé après le choc de La Résidence, Les révoltés de l’an 2000, aka ¿Quién puede matar a un niño?, confirme la faculté du réalisateur Narciso Ibáñez Serrador à créer un malaise tenace.
PAR PAIMON FOX
As we all know, les enfants sont une source intarissable d’angoisse. Narciso Ibáñez Serrador l’a fort bien compris. Si ce grand nom du cinéma d’horreur hispanique demeure aujourd’hui méconnu même auprès des plus fins fantasticophiles, il n’en demeure pas moins que, fort de quelques œuvres marquantes (La Résidence, Pelliculas para no dormir), le réalisateur s’impose de plus en plus comme une source d’inspiration pour ceux qui œuvrent aujourd’hui dans le cinéma fantastique – des gens doués comme Alex de La Iglesia et Lucile Hadzihalilovic revendiquent son influence sur leur travail. Découvrir (ou revoir) Les révoltés de l’an 2000, où des enfants dégénérés s’attaquent aux adultes sans raison apparente, permet de se faire une idée de ce qui a pu les fasciner. La grande raison pour laquelle ce film-ci, un film d’horreur bien tendu, fonctionne au point de laisser une impression inconfortable après le visionnage vient de sa capacité à rendre vraisemblable l’invraisemblable.
Comme jadis Hitchcock filmait dans Les oiseaux la revanche de la nature sur l’espèce humaine à travers des attaques d’oiseaux furibards, Chicho Ibanez-Serrador raconte la perte de l’innocence à travers une armée d’enfants bien décidés à en découdre avec les adultes. L’idée est astucieuse, voire très en vogue pour l’époque (remember Le Village des damnés et La malédiction qui eux aussi aimaient à pervertir la sacro-sainte pureté de l’enfance). Mais ce n’est pas de l’opportunisme : à travers cette thématique, le cinéaste espagnol exprime toutes les angoisses d’une société en panne de repères.
En cela, la micro-société insulaire où le bambin est noyé dans la masse vengeresse (la scène où un enfant contamine un autre par le regard renvoie au classique Le village des damnés de Wolf Rilla) est la grande idée du film. Et le réalisateur l’exploite à fond. Toutes les scènes fonctionnent parce qu’il est à fortiori inconcevable qu’un futur papa, déjà père de deux enfants, daigne buter des mômes qui pourraient être les siens. Le pervers Ibáñez Serrador s’amuse de la notion de parricide en ouvrant au couple TOUTES les tentations pour passer à l’acte. Il a le mérite de stimuler la paranoïa de ses personnages mais surtout de souligner l’incapacité de faire confiance aux chairs des chairs (un père désespéré se fait prendre au piège par son enfant).
Tout est dit dès le générique d’intro : sur pas moins de huit minutes, se succèdent des images d’archive peu ou prou connues, déplacées selon le contexte et sensées dénoncer l’exploitation des enfants, décrits ici comme les premières victimes de l’Histoire. Pendant toute la première partie (avant que le couple n’arrive sur l’île), Ibáñez Serrador assène que les enfants sont les premiers à pâtir de la monstruosité des adultes (l’extrait télévisé chez le marchand est édifiant, en écho à la scène de la discussion du bar dans Les Oiseaux). En faisant trop parler ses deux personnages autour de l’évolution des enfants dans notre société, il a recours à la démonstration ; ce qui risque d’affliger bon nombre de séquences initiales et plus ou moins anodines qui se contentent de quelques passages de trouble pour faire monter la pression (les scènes sur la plage où des morts a priori accidentelles se succèdent renvoient au traumatisme post-Jaws). Seulement, de tous ces écueils, on s’en contrefout puisqu’ils servent à un moment ou un autre la puissance horrifique de ce cauchemar qui n’en finit pas de hanter.
Heureusement, le film entre dans le vif du sujet dès lors que le couple débarque sur l’île abandonnée et se trouve confronté à une menace qui les dépasse. On pourrait trouver étrange qu’il ne se doute de rien mais qui pourrait douter d’enfants timides ou, pis, voir le mal en eux ? En opposant deux mondes antagonistes qui n’ont pas la même vision l’un de l’autre (le couple met un certain temps à comprendre que les enfants ne sont pas armés de puériles intentions), Narciso Ibáñez Serrador délivre de mémorables séquences d’angoisse (la gamine qui touche le ventre, le regard du garçon lorsque le couple arrive sur l’île…) ou très violentes (le mari qui descend les escaliers et rejoint sa femme effrayée dans la cave, l’homme qui découvre les attractions sanguinolentes des enfants et leurs sinistres desseins, le gamin qui pointe son flingue) qui attestent de sa propension à faire naître – ou à suggérer – l’horreur. Les enfants sont devenus les monstres d’une société de monstres. Et le final, très sombre, rappelle surtout que nous sommes dans une fable qui pourrait s’avérer prophétique si le monde continue ses tristes besognes.
Impossible de ne pas penser à Sa majesté, les mouches, roman de William Golding qui sondait déjà la déliquescence de la civilisation du point de vue des enfants. Dans le livre, les enfants qui ont survécu à l’accident d’avion sont livrés à eux-même dans une nature sauvage et paradisiaque. Ils tentent de s’organiser en reproduisant les schémas sociaux qui leur ont été inculqués mais le vernis craque et la fragile société vole en éclats pour laisser peu à peu la place à une organisation tribale, sauvage et violente bâtie autour d’un chef charismatique et d’une religion rudimentaire. ¿Quién puede matar a un niño? rappelle comme le roman de Golding qu’il n’y a pas d’âge pour être cruel et méchant. Comme tout film qui bafoue la morale, il suffit de le voir une fois pour être marqué définitivement.

