Une merveille de noirceur avec Clint Eastwood en soldat nordiste menaçant et blessé, perdu dans un couvent de bêtes sacrées. Un film que Siegel considérait comme son meilleur. Un échec cinglant au box-office car présenté comme un « western avec Clint Eastwood ». Ce qu’il n’a jamais été.
Le générique avec sa musique entêtante composée de tambours militaires et rythmée de détonations guerrières prépare au contexte du film (l’action se déroule pendant la guerre de Sécession) et semble tout droit nous emmener au front avec Clint Eastwood devant la caméra et Don Siegel derrière. Au bon souvenir de leurs deux précédentes collaborations (Un shérif à New York et Sierra Torride). Un film qui annonce la guerre avec un style vériste, proche du documentaire. Puis, surgit la première image post-générique qui n’a déjà rien à voir avec le programme annoncé.
Dans une atmosphère irréelle, presque magique, une fillette avec un panier et un manteau à capuchon part à la quête aux champignons dans une forêt. Un petit chaperon innocent à croquer. Sur son chemin, elle tombe sur le grand méchant loup: Clint Eastwood, caporal nordiste, blessé à la jambe gauche, au regard énigmatique. Au loin passent des soldats sudistes – filmés au ralenti. Pour détourner l’attention, Clint embrasse la fillette sur la bouche. Cette dernière l’emmène dans le collège de filles où elle réside. Malgré les réticences, les pensionnaires prennent Eastwood courageusement en charge ; le yankee sera soigné avant d’être rendu aux autorités sudistes. Promis juré, elles appliqueront les bonnes règles patriotiques. À moins que le temps passe. Que l’attachement naisse. Que l’on finisse par trouver ça stimulant qu’un bel homme soit dans le cœur des femmes. Au-delà des conventions donc, d’autres choses circulent sans crier gare. Et c’est peut-être le drame. Pas celui qu’on croit, d’ailleurs.
Pas de western donc. La guerre de Sécession n’apparaît qu’en filigrane et sert de toile de fond délétère. Ici, c’est la guerre des sentiments. Le conflit entre la pulsion et la raison. Les élans du cœur et les désirs du corps qui se chamaillent. En somme, L’inspecteur Harry chez Bergman. Parmi les résidentes de cette demeure perdue au fin fond d’une nature belle et dangereuse, six pensionnaires aux caractères différents (une gamine obsédée par sa tortue, une sainte ni touche dévergondée, une jeune patriotique…). Une institutrice frustrée. Une esclave noire. Une directrice au regard perçant. Don Siegel filme cette histoire, adaptée d’un roman de Thomas Cullinan, lui-même inspiré par une comédie grecque d’Eschyle, avec économie d’effets et retranscrit les vacillements de ses personnages par le simple pouvoir de sa mise en scène.
Au contact d’Eastwood, les femmes, toutes plus ou moins blessées par les hommes, deviennent des anges de Botticelli en quête d’une nouvelle caresse, d’un nouveau regard. À son contact, les poupées brisées, laiteuses du pensionnat se réaniment, revivent. Siegel montre cette tentative de renouveau, cette irrépressible attraction du corps en se contentant de scruter ce qui se trame dans les regards tristes. De sonder des échanges de regard maladroits qui traduisent la pénible ambivalence des sentiments. De faire entendre les pensées intérieures de chaque fille, de partager ces pensées obscures qui les travaillent au corps et à la raison. Des femmes qui se demandent encore si cela vaut la peine d’apprendre les bonnes manières alors qu’à quelques kilomètres de là, des hommes se massacrent. Comme convenu, le loup séducteur dévergonde toutes les princesses endormies. Jusqu’à ce que la nuit arrive. Cette nuit où le loup hurle, où des soldats sudistes débarquent pour chercher un peu de réconfort auprès des demoiselles éloignées de tout, où tout finit par voler en éclats.
Il vaut mieux ne pas en dire trop à ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de découvrir cette merveille sublimée par la photo de Bruce Surtees. Une merveille qui ne supporterait pas le poids obligatoire des dithyrambes. Les Proies est un modèle insurpassable de fragilité apparente et de force rentrée. À l’époque, une déconfiture au box-office. Légitime, bien sûr. Dans un registre inédit, Clint Eastwood décroche rien de moins que son meilleur rôle au cinéma. Cette découverte, ce surpassement sont d’ailleurs à l’origine de sa vocation de metteur en scène. On dit régulièrement que la grande influence de Clint Eastwood en tant que cinéaste reste Sergio Leone. En réalité, il doit tout à Don Siegel. Même si à c’est Clint qui a proposé le roman d’origine à Don Siegel. C’est lui qui s’est battu, à ses côtés, pour que son personnage ne paraisse pas sympathique et que le dénouement soit vraiment atroce. Un bras de fer s’est d’ailleurs engagé avec les patrons d’Universal qui ne voulaient pas d’une telle noirceur. La petite histoire veut même que les deux scénaristes crédités soient John B. Sherry et Grimes Grice, deux pseudonymes de Albeil Mahz et Irene Kamp, désolidarisés du projet en raison de la fin qui ne leur convenait pas. Preuve que la bataille a parfois du bon. Preuve que Clint a un cœur sensible que l’on oublie trop souvent.
Clint cinéaste a pu faire L’épreuve de force et Sur la route de Madison. Cette dualité, il la tient de cette époque-là, de ce film-là. Clint et Don travailleront ensemble pour des résultats aux antipodes: L’inspecteur Harry et L’évadé d’Alcatraz. Ce qui est intéressant dans Les Proies, c’est le goût de la transgression. Cet étroit passage du sacré au profane. La manière dont les personnages se manipulent entre eux (l’amour toujours à deux doigts de la haine, le paradis rose avant la jalousie noire, les champignons miraculeux qui font grandir avant les champignons toxiques qui font mourir). Le poids des valeurs traditionnelles et puritaines qui craquèlent en silence. Siegel pose des questions de cinéma passionnantes: comment un événement extraordinaire va bouleverser un lieu ordinaire. Comment ce récit va se transformer en fable fantastique. Le corbeau, c’est Clint. L’incarnation du mal, de l’inconnu, du mystère que les femmes armées de cisailles essayent de dominer, d’apprivoiser, de castrer. Les Proies, un conte maléfique, étrange, théâtral, fiévreux où les petits chaperons rouges comme le sang sont plus forts que les grands méchants loups. C’est le genre de films où l’on ne sait pas toujours ce qui nous attend au détour du plan suivant. Toujours pour le meilleur. Un genre de film soutenu par les européens, mais cordialement détesté par les américains. Un genre de film où l’on regarde les personnages vivre, s’aimer, se haïr, mourir. Un film de genre et le genre de film qui vous fend le cœur. Littéralement.
1h 45min | DrameDe Don Siegel | Par Albert Maltz, Irene Kamp Avec Clint Eastwood, Geraldine Page, Elizabeth Hartman Titre original The Beguiled |
1h 45min | Drame

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