Paul Verhoeven n’a jamais eu peur de rien: il met en scène l’amour, la violence et la déraison comme personne. Chez lui, il faut savoir lire entre les lignes.
Des problèmes avec la censure Hollandaise et de subventions dans son propre pays (Turkish Delight mais surtout Spetters qui frôle l’interdiction) l’ont en partie obligé à quitter son pays natal (Jan De Bont, son chef opérateur, et Rutger Hauer, son acteur fétiche, suivront sa démarche). Aux States, il ne s’est pas laissé engouffrer par la machine Hollywoodienne et a su fuir toute machinerie calibrée. Dans sa carrière américaine (celle que nous connaissons mieux), Verhoeven a signé des œuvres brillantes, sulfureuses, intelligemment conçues où ses obsessions per sos se noyaient dans des blockbusters robustes. Elle est passionnante parce que ses œuvres tendent à montrer une Amérique phagocytée, sclérosée, presque fascisante, pourrie par la corruption et le capitalisme.
Par exemple, dans La Chair et le sang, des mercenaires barbares pillent, violent, tuent pour de l’argent; Robocop cache un redoutable pamphlet anti-USA mode Reagan ; Starship Troopers s’avère sous le divertissement futile une allégorie vénéneuse d’une Amérique belliciste, ou même le tant décrié Showgirls qui se présente comme une parabole cynique sur l’arrivisme et surtout un film d’un mauvais goût qui démolit en deux temps trois mouvements les désillusions du rêve américain (Las Vegas est décrit avec un racolage inouï pour mieux retranscrire son pourrissement intérieur). Un film où le sexe est ici un moyen de grimper dans l’échelle sociale (comme dans Katie Tippel) mais à l’opposé de la vision simple, légère, presque naïve qu’il en avait dans, par exemple, un Turkish Delight, summum d’érotisme jouissif. De la même façon, L’Homme sans Ombre est un homme aux basses pulsions qui se sert de son invention (devenir invisible) pour faire tout ce que le gentil héros vertueux ne ferait pas: aller enquiquiner les filles sous la douche. Verhoeven, quelqu’un qui nique le système de l’intérieur ? Oui.
Après une épatante rétrospective à la Cinémathèque où toutes ses œuvres étaient rediffusées (dont des épisodes de sa série TV moyenâgeuse, Floris, qui l’a fait connaître), ce coffret de 5 DVD s’impose comme un must puisqu’à l’exception de Katie Tippel, il ne regroupe que des grands films du réalisateur Hollandais. Au menu, beaucoup de perversions, beaucoup de nudité, beaucoup de sexe, beaucoup de violence et surtout de l’irrévérence, un mélange de provoc puéril et de rage intérieure dans lequel on filme ce qui est usuellement occulté ailleurs. On émettra un bémol sur l’oubli impardonnable de Spetters qui pourtant constitue une œuvre phare dans la filmo de Verhoeven et n’en reste pas moins un électrochoc de taille qui combine aussi cet amalgame de légèreté et de gravité, de violence et d’érotisme. Histoire de réparer cet oubli, plongeons dans les arcanes du système Verhoeven: cru et dur en apparence mais d’une sensibilité qui lui crève le cœur.
TURKISH DELIGHT
Si vous aimez les putains d’histoires d’amour
Première scène terrible: un homme (Rutger Hauer) bute une femme et un homme sans raison apparente, se masturbe sur une photo… Bizarre précipité provoc qui s’ingénie à suivre les pas d’un tueur en série, style Schizophrenia dix ans avant ? Que nenni: oublions et, faisons comme le protagoniste, regardons le bon côté de la vie. Sa maison, vaste reflet de son bouillonnement intérieur, est bordélique. Il la range, efface tout, se lave (purification du corps et de l’âme) et recommence tout à zéro. Par l’utilisation d’un flash-back (deux ans plus tôt), on comprend le pourquoi de cette détresse et de ces pensées noires.
Verhoeven décortique avec une extraordinaire modernité et un sens du naturalisme cru (corps nus dans la plus belle des banalités) la passion amoureuse dévastatrice, où l’amour et la mort sont intrinsèquement liés. En mettant en résonance des éléments qui se contredisent (bain moussant et décharge publique); en filmant l’amour fou en laissant sous-tendre une tragédie sous la futilité des apparences, Verhoeven met l’émotion de ses personnages à nu au propre comme au figuré. De là naissent des réminiscences (sur le vécu de tout à chacun), un drôle système d’identification. Tous les personnages jusqu’aux plus secondaires sont fouillés, aimés, détestés. Verhoeven détaille, incise, critique, pardonne, donne à voir les heurts, les bonheurs, les erreurs. Bref, toutes les vicissitudes qui font la vie reste quelque chose à vivre.
Voilà une putain d’histoire d’amour qui alterne plages poétiques et situations potaches voire scatos, bouffées d’émotion et moments de franche rigolade. C’est aussi et surtout un film profondément humain et profondément hédoniste, où le plaisir de faire l’amour est naturel, sain, à mille lieux des élucubrations cliniques pseudo-existentiels de miss Breillat et consorts fâchées avec le désir. Ici, le plaisir est immédiat, érotique, urgent, sensuel, excitant. Désir inassouvi impeccablement rendu par une interprétation flamboyante. Et puis, clairement, de vous à moi, pour causer desdits délices turques, jamais nulle part vous ne verrez des loukoums bouffés avec tant de détresse poignante et de folie romantique. Vous verrez, cette histoire d’amour, vous ne l’oublierez pas…
LE QUATRIEME HOMME
Si vous aimez les affaires très privées
Ce superbe générique où une minuscule bestiole se fait dévorer toute crue par une araignée sur une croix du Christ annonce d’emblée la couleur d’un film marqué au fer par la manipulation mortelle et l’anticléricalisme bon teint. Beauté plastique. Ambiance étrange. Musique inquiétante. Pas de doute: on va assister à un grand polar. La suite surpasse les attentes et atteint des degrés stratosphériques en matière de thriller. N’ayons pas peur des mots, on l’écrit peu souvent mais une bonne fois pour toute, écrivons-le: Le quatrième homme est un authentique chef-d’œuvre.
Le personnage principal (Jeroen Krabbe, déjà brillant dans Spetters), un romancier controversé, est à lui seul un objet de fascination parce qu’il est à la fois sexuellement et moralement ambigu. Alors qu’il croise le regard d’un jeune homme qui incarne la banalité qu’il ne sera jamais et qui le fascine tant, notre romancier se lance à sa poursuite sans trop de renseignements. En travaillant cette obsession, cette mémoire, cette image, Verhoeven édifie déjà d’emblée un enjeu dramatique capital: un coup de foudre d’un homme pour un autre. Réciproque ou pas? On n’en dit pas plus.
A partir de là, le film peut commencer à distiller son univers bizarre et y parvient avec des traces humoristiques bien senties (la scène du cercueil), des visions oniriques troublantes (le romancier s’imagine dans une photo et semble construire ses fantasmes avec les personnes qui l’entourent) ou des connotations religieuses iconoclastes et détournées (le Jésus bodybuildé sur sa croix qui se fait caresser le sexe dans un maillot de bain moulant). Ce n’est qu’une infime partie de toutes les audaces riches de ce film policier curieux qui, comme tous les premiers Verhoeven, instaure efficacement et sans complexe une tension érotique cérébrale et physique. Le cinéaste Hollandais va à l’encontre des idées reçues et court-circuite les bonnes mœurs. Et c’est tant mieux.
En même temps, l’écrivain énigmatique (après tout, que savons-nous de lui? Et si tout n’était qu’un rêve?), parcourt un chemin intérieur où se croisent des individus louches et des détails, des indices qui vont l’emmener vers une vérité inavouable et le faire goûter au baiser de la femme araignée (Renee Soutendjik, inquiétante en mante religieuse). Sous son allure DePalmaesque, Verhoeven a signé un film immensément pervers et virtuose où toutes les figures du thriller (veuve noire, retournement de situation final, personnages pléthoriques et morcelés…) sont court-circuitées pour emmener le spectateur dans des abîmes de perversité jubilatoires.
Question: est-ce que cette fantasmagorie n’est qu’un vaste reflet du nouveau livre qu’il écrit en ce moment ? Est-il malade à force de se raconter des histoires ? Ou alors est-il victime d’une sombre conspiration ? Une malédiction ? Le doute plane, le cauchemar s’instille de plus en plus dangereusement dans la douce réalité et les songes maléfiques s’amoncellent (sexe émasculé, œil qui sort d’un judas…). Tout le film s’articule autour de l’inquiétante étrangeté, de l’impression de déjà-vu, de ces faits étranges et autres coïncidences. Tout fonctionne comme dans un Jan Svankmajer où le surréalisme le plus brut se heurte aux fantasmes les plus noirs.
Sans doute parce que le personnage est assailli de visions prémonitoires, on pense beaucoup au tumulte d’un Ne vous retournez pas (Nicholas Roeg), impression en partie due à ce climat étrange d’angoisse suspendue. D’autant qu’un coup de théâtre final et inattendu qui justifie le titre du film éclaire subrepticement cette ténébreuse énigme où rien ne semble avoir de sens. Et c’est terrible, à bien des égards… Un succulent puzzle mental, intrigant, enivrant, étrange, qui dessine les prémisses d’un certain Basic Instinct. Paul, plein de bravos.
KATIE TIPPEL (1975)
Si vous aimez (et seulement si vous avez aimé) « Showgirls »
Dans le Amsterdam des années 1880, Cathy, demoiselle issue d’une famille nombreuse et pauvre, est amenée à se prostituer pour subvenir aux besoins de sa famille. De la même façon que Showgirls, c’est le vilain petit canard du coffret et accessoirement de toute la filmographie de Paul Verhoeven. Car si Showgirls s’en tire avec le bénéfice du doute, Katie Tippel en est le brouillon approximatif, souffre des années et déçoit furieusement par rapport aux autres films de Verhoeven, eux d’une implacable modernité.
Certes, on retrouve bien ici, à travers ce destin fulgurant d’une demoiselle qui voit dans la prostitution un moyen d’ascension sociale, les fondements du cinéma même de Verhoeven (l’association de l’argent et du sexe explicitée dans Showgirls), les maladresses appuient les faiblesses d’un récit qui ne repose que sur la lourde démonstration et la plastique – au demeurant agréable à l’œil – de la jeune Monique Van de Ven (qui retrouve Rutger Hauer avant l’excellent Turkish Delight). De fait, malgré le réalisme cru (notamment dans la première partie décrivant la misère avec le même lyrisme qu’un Zola), malgré l’excellente interprétation, on reste perplexe. Impression renforcée par l’admirable tenue des autres opus du génie.
BUSINESS IS BUSINESS
Si vous aimez rire de sujets pas très drôles
Le pré-générique résume bien le film (un homme descend d’un avion, prend un taxi pour aller chez la première prostituée) qui préfère traiter d’un sujet sensible (la prostitution) sur un ton frivole, décomplexé, plutôt que de tomber dans le graveleux et le concentré racoleur. Bonne nouvelle. En tissant les destins de femmes qui se dévouent pour exaucer les fantasmes de messieurs pervers, Verhoeven châtie les écueils détestables et brode une comédie grotesque, hilarante, touchante qui parle du malaise sexuel (et des problèmes de l’amour) comme personne.
On peut prendre ce premier long-métrage comme une version décoincée et moins cérébrale de Belle de Jour de Luis Bunuel, sauf qu’ici point d’autopsie de femme bourgeoise qui trouve son plaisir dans la soumission et l’avilissement mais des portraits de femmes qui attendent l’amour et fantasment le prince charmant. Agrémenté de mise en abyme surprenantes qui dépassent bien souvent le cadre réel (on ne joue pas seulement au docteur mais aussi à l’infirmière, à la maîtresse d’école), le propos possède une résonance plus forte et exacerbe les émotions.
Loin du destin rude, plat et linéaire d’un Katie Tippel, une tragi-comédie qui secoue les conventions et égratigne au passage la bourgeoisie (autre thème récurrent du père Verhoeven). Un film polyphonique dans le Amsterdam des années 60, avec des personnages plein de gouaille, au fort bagout et formidablement attachants, où l’humour (désopilantes scènes du restau, de la boîte de strip-tease ou encore de l’opéra kitsch) ne bride pas l’émotion (voire la scène finale). Preuve que même les femmes de petites vertus ont droit à de grands films…
SOLDIER OF ORANGE
Si vous aimez la guerre brute, sans héroïsme ni patriotisme craignos
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, six étudiants à l’université de Leyde vivent dans l’insouciance. La guerre change leur vie d’une façon radicale : certains optent pour la résistance, d’autres choisissent de collaborer. Mais une certaine complicité entre eux subsiste… Au risque de paraître redondant, encore un grand film de Paul Verhoeven: intense, bouleversant, fragile, âpre, douloureux.
Sur deux heures trente, le Hollandais violent signe son film le plus ambitieux et peut-être le moins singulier. Du moins, en apparence. Premièrement, il donne à voir un contexte délétère (la guerre de 39-45) du point de vue des Hollandais (sujet qu’il maîtrise puisqu’il a grandi dans des Pays-Bas occupé par les soldats nazis). Secundo, il peint ses personnages avec une absence de manichéisme qui déjà force l’admiration. En ce qui concerne la représentation des nazis (sans concession), il se plaît à montrer une image lissée (une gentillesse obséquieuse) pour insister sur leur cruauté absolue (des scènes de tortures abominables qui provoquent la même décharge émotionnelle que la scène du viol homosexuel dans Spetters). L’acuité avec laquelle il dépeint le milieu des militaires montre qu’il sait de quoi il cause (logique: il a commencé sa carrière en réalisant des documentaires vantant les mérites de la Royal Netherland Navy). Réalisme oblige donc. Soit.
Mais ce n’est évidemment pas ici – ou du moins pas que là – que réside la réussite de cette œuvre chorale et dense. En détaillant les doutes, joies et autres peines de résistants potes face à l’oppression nazie ; en sondant l’horreur de l’attentisme, Verhoeven signe une chronique à la manière d’un Ettore Scola et de son indispensable Nous nous sommes tant aimés (groupe d’amis qui se séparent pour mieux se retrouver, aléas et vicissitudes de la vie). Tous les soubresauts de la vie se croisent dans le grand tohu-bohu de la Grande Histoire. Et tout y passe: des bombardements, du suspens tendu, des histoires d’amitié à celles, plus discrètes, d’amour, les trahisons, les complots, les subterfuges, les déceptions.
Tout – et rigoureusement tout – est impeccablement détaillé, emboîté, sans effets grandiloquents mais avec un réalisme brut de décoffrage. Puis, arrivent les conséquences de la guerre, le bilan humain, parce qu’il faut bien conclure. Toute une tragédie magnifiquement rendue par la simple vision d’une photo (un peu comme la scène finale du JSA de Chan-Wook Park). Et le visage marqué d’un acteur fabuleux, Rutger Hauer. Quelque part entre le Croix de fer de Sam Peckinpah et Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola. Quelque chose qui secoue durablement.

