[LES NAUFRAGES DE L’ILE DE LA TORTUE] Jacques Rozier, 1976

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Quoi de plus chaos qu’une robinsonade party de plus de deux heures avec Jacques Rozier aux commandes et Pierre Richard et ses yeux bleus mélancoliques devant la caméra? Plaisir de jouer, de se perdre, de faire du cinéma dans tous ses états chaos.

Employé d’une agence de voyages à Paris, Jean-Arthur Bonaventure (Pierre Richard) et son collègue «Gros-Nono» Dupoirier (Maurice Risch) échafaudent un projet inattendu de séjour touristique: «Robinson, démerde toi – 3000 F, rien compris», c’est-à-dire l’occasion pour chaque client de revivre sur une île déserte l’expérience de Robinson Crusoé. La direction est enthousiaste et très vite, Jean-Arthur accompagné de «Petit-Nono», le frère de Gros-Nono, s’envolent pour les Antilles afin de préparer l’arrivée des premiers vacanciers. Le voyage, guère organisé, tourne bientôt à la déconfiture…

Peu ou pas médiatisé, Jacques Rozier est un cinéaste rare, discret, farouchement indépendant, en marge du système. Ce ne sont pas des défauts, loin de là, mais ces expressions vont de pair avec sa détermination à réaliser des films extrêmement libres, soumis à aucune contingence, qui respectent la durée d’un plan, d’une émotion ou d’une vie. S’ils sont généralement bien reçus par la critique, ils sont hélas souvent synonymes d’échecs financiers (trop longs ? Trop exigeants ? Trop anti-commerciaux ?). Et pourtant, en les revoyant aujourd’hui, il faut être aveugle pour ne pas voir à quel point ils sont modernes, en avance sur leur temps – chacun étant le reflet de leur époque que ce soit dans ce qu’ils se racontent ou dans la manière dont ils ont été réalisés (l’utilisation du décor, la façon dont les personnages se déplacent à l’intérieur d’un cadre restreint ou immense). Ils possèdent une force de proposition esthétique absolument synchrone avec l’époque qui les a portés en même temps qu’une capacité à questionner le cinéma d’aujourd’hui dans ses enjeux les plus grands. Ce sont aussi des voyages qui invitent à oublier les balises, à perdre les repères et à se perdre soi-même. Ils ne viennent pas à nous mais il importe que l’on aille à eux pour se laisser embarquer.

Jacques Rozier a commencé à se faire un nom à la fin des années 40. A sa sortie de l’IDHEC, son diplôme en poche, il débute comme assistant de Jean Renoir sur l’immense French Cancan, fomente des courts métrages (Rentrée des classes, Blue jeans) prenant le pouls de la jeunesse d’après-guerre avec une volonté de faire rimer l’intime et le politique en donnant un sens aux séquences les plus anodines. D’autres de ses courts reviennent de manière plus théorique, plus métafilmique, sur le tournage de Le Mépris, de Jean-Luc Godard, pour lequel il voue une grande admiration. Loin d’être scolaire, son travail lui permet d’entrer aux studios de télévision des Buttes-Chaumont. Là-bas, il se découvre une passion pour les documentaires et trouve incidemment une technique adéquate: alterner les documentaires et les fictions, l’un étant la roue de secours de l’autre en cas d’échec. Ce que l’on ne dit moins au sujet de Rozier, c’est confesser qu’il s’agit aussi d’un homme intransigeant qui sait ce qu’il veut et surtout ce qu’il ne veut pas. Un artiste radical en somme qui préférerait se couper un bras plutôt que de louper un plan ou d’écourter une séquence faute d’avoir les moyens. Soutenu par François Truffaut et Jean-Luc Godard qui l’encouragent à passer au long métrage, Rozier impose d’emblée son ton, son caractère, fonctionnant néanmoins à double tranchant. Il faut revenir sur le tout premier, Adieu Philippine, tortueux jusque dans sa genèse. A l’origine, ça devait être une comédie musicale intitulée « Embrassez-nous ce soir », calibrée grand public et produite par George de Beauregard. A l’arrivée, c’est pas une comédie musicale mais une chronique complexe, teintée d’amertume, produite par Alain Raygot, qui parle des indécisions de la jeunesse actuelle, qui évoque en filigrane la guerre d’Algérie et qui est racontée avec la vigueur d’un Alain Resnais (même rapport à la substance cotonneuse de l’image). Le sujet tabou devant être pris avec des pincettes, le film ne sortira sur les écrans français qu’en 1963 (soit à la fin de la guerre). Il n’en demeure pas moins que la modernité de son style et ses velléités politiques sont telles que Adieu Philippine, devient l’une des références de la Nouvelle Vague française.

Si artistiquement le résultat est célébré par la presse (nettement moins par la public), ce n’est pas pour autant plus aisé de réaliser un second film. Grosse galère: Rozier devra attendre six ans pour se remettre au travail avec Du côté d’Orouët, qui en comparaison paraît plus frivole (trois demoiselles et deux hommes, sur une place vendéenne). C’est encore une réussite artistique (l’art d’être profond en ayant l’air frivole) et un échec financier (il faut tout de même nuancer en avouant la cruelle vérité : il n’est sorti que dans une salle). Cinq ans plus tard, vient le troisième long métrage, Les naufragés de l’île de la tortue, peut-être son meilleur. On dit bien peut-être car, au fond, tous les films de Rozier, mis les uns à la suite des autres, ne ressemblent qu’à un long voyage cinématographique aussi dense qu’élégant, traduisant essentiellement le plaisir de filmer. Ainsi, la robinsonnade Les Naufragés de l’île de la Tortue est-il le récit de l’aventure même du tournage. Un film où l’on a l’impression de voir l’œuvre se créer sous nos yeux. Le personnage principal (un employé dans une agence de voyages) est incarné par Pierre Richard. Pierre Richard dont on n’a jamais aussi joliment mis en valeur les yeux bleus tristes (à eux seuls une invitation au voyage) et qui trouve l’occasion de montrer l’étendue de son registre dramatique. Son personnage de Bonaventure, pour donner une leçon à une maîtresse jalouse, lui invente une rivale qu’il nomme Lisette Benoit. Mais Lisette Benoit existe, et c’est une Antillaise. Ensuite, de fil en aiguille et d’Antillaise en Antilles, Bonaventure et Gros Nono proposent à leur patron un programme de vacances publicitaire dans la mer des Caraïbes. Pour 3 000 francs, les candidats au voyage n’auront ni gîte ni couvert assurés. Ils devront tout inventer eux-mêmes pour subsister. L’agence s’emballe à cette idée et Bonaventure s’en va faire un voyage d’études, flanqué de Petit Nono, le frère de Gros Nono, celui-ci préférant rester à Paris. Comme Jacques Villeret, qui interprète le frère, ressemble physiquement à Maurice Risch, tout cela paraît absolument vraisemblable, et Pierre Richard, qui est maigre, sa trouve toujours flanqué d’un compagnon corpulent.

Le registre est extrêmement léger (une expérience de Robinson Crusoé sur une île déserte avec des vacanciers cobayes) alors que le récit est gangrené par la tristesse, en sourdine, camouflé par les décors paradisiaques et les traits humoristiques. A ce niveau, il y a une dualité entre la surface et la profondeur, en écho à Adieu Philippine, qui proposait déjà ce travail de dissociation entre le fond (anxieux) et la forme (fluide). La durée (plus de deux heures) paraît excessive au prime d’abord mais à aucun moment le spectateur ne ressent de lassitude tant la narration ressemble à une succession de salves inspirées et drôles qui donnent à s’amuser. Rarement le cinéma aura eu autant d’effet sur le spectateur qui voit d’un coup le monde et le cinéma s’agrandir. Même sur le petit écran de sa télévision.

Aujourd’hui encore, c’est un régal hédoniste qui plaide pour la révolution formelle (aller à l’encontre d’un certain «cinéma de poche») et surtout pour le dépaysement avec une utilisation consommée des décors et une tendance à l’onirisme joliment annoncée par les premières images, intrigantes, entre rêve et réalité, et l’étrange inertie du rythme qui permet de mettre en valeur un temps suspendu où s’étripent cynisme et tendresse. Le jeu sur la temporalité se retrouvera dans Maine Ocean, réalisé en 1985, qui prend la forme d’un rêve éveillé au temps suspendu où l’on suit des acteurs provenant d’horizons diamétralement opposés évoluer lors d’un voyage en train (il est filmé en temps réel). Le sens de l’audace chez Rozier vient également de ces choix d’interprètes. De la même façon qu’il a confié le rôle principal des Naufragés de l’île de la tortue à Pierre Richard (a priori plus prédisposé pour les comédies), Rozier convie Bernard Menez (déjà dans Du côté d’Orouët) et Luis Rego dans Maine Ocean. Pour donner un exemple plus récent avec son dernier long métrage (Fifi Martingale, réalisé en 2001), il a rassemblé Jean Lefebvre ou encore Jacques François dans le casino d’Enghien-les-bains. Ce qui marque à la vision des films, c’est le regard attentif à ce qui se passe, ce retrait d’une modestie folle pour capter la vie et pour enregistrer des moments qui sidèrent le spectateur. Rozier a souvent fait ses films dans des lieux qu’il a révolutionnés mais qui sont aujourd’hui en cours de normalisation, paradoxalement. Pourtant, cet expérimentateur de terres nouvelles, comme Alain Cavalier en son temps (autre oublié rebelle), manque cruellement à un cinéma de plus en plus industrialisé qui a fâcheusement tendance à oublier le goût du péril. Péril, bien en la demeure.

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