« Les linceuls » de David Cronenberg : un film sur le deuil moins émotionnel que parano

Karsh (Vincent Cassel, de retour pour sa 3ᵉ collaboration avec le cinéaste) est un entrepreneur particulier. Fondateur de « Gravetech », son activité est centrée autour de sépultures 2.0. Grâce à un système de linceuls-scanners évoquant des cocons, doublé de caméras intégrées, les proches endeuillés peuvent visualiser le corps enterré de leurs disparus. Un projet intime, puisque la défunte femme du héros en fait partie intégrante.
Un jour, l’un de ces cimetières est vandalisé. Dès lors, notre protagoniste se lancera à la poursuite des coupables.

Deuil 2.0. Ayant écrit le scénario suite à la perte de sa femme en 2017, David Cronenberg explore le rapport qui relie les vivants et les morts. Une relation sous la forme d’une observation morbide et passive de la dégradation des chairs, figurée par ces cadavres se putréfiant en temps réel, de même que les songes réguliers du héros où le corps spectral de son épouse, toujours plus abîmé, vient le hanter. Une fenêtre vers l’au-delà permise en grande partie ici grâce à la technologie. Un exemple notable dans la première partie où, à l’occasion d’un date, le Frenchie Cassel livre à sa partenaire, par écrans et applications interposés, ses obsessions insolites et son historique amoureux… Une pudeur morbide exposée à notre vue, ouvrant soudain le film vers une dimension dérangeante.
Si cette inter-relation technologique est manifeste, on regrettera que l’approche métaphysique et macabre ne soit pas plus approfondie, tenant davantage d’une toile de fond. Concernant les écrans, toujours, ces derniers offrent moins des ponts que des interfaces parasites. Une présence à la fois pullulante et ineffable (cet avatar féminin virtuel assez malaisant, disons-le), qui révèle moins la vérité qu’elle ne la dissimule. Créant une intimité entre nos personnages, de même qu’avec les défunts… de façon déconnectée.

En anglais, le terme « shroud » signifie tout autant « linceul » que, d’une façon générale, ce qui masque, dissimule ou englobe. À mesure qu’avance l’enquête latente, et parfois stagnante, pour déterminer l’origine du sabotage, le film assume une dimension labyrinthique. Conçu sur le script comme un voyage sur le deuil et la mémoire, le résultat est moins émotionnel… qu’introspectif. Dans une photographie mêlant intérieurs mordorés et auras bleutées digitales, tout au long d’échanges intimistes, Karsh examine différentes causes possibles : activistes écolos, combines géopolitiques, vengeance personnelle… sans que ce long-métrage flottant n’élise réellement aucune de ces issues. Arborescence scénaristique et pistes mille-feuilles. Empruntant la dimension paranoïaque de Vidéodrome sans ses trouvailles ou sa générosité visuelle, victime parfois de ses dialogues sur-explicatifs, le film nous disperse dans ces différents complots. Cette multi-direction est à la fois la force du film (cette scène maline et méta où le duo Cassel – Kruger se séduit sexuellement en élaborant des théories) comme sa faiblesse (une confusion sans direction ni conclusion claire, génératrice de frustration). Pour autant, Cronenberg reste unique, parce qu’à vrai dire jamais le deuil n’avait été filmé ainsi, écartant la tristesse de mise avec ce genre de sujet pour privilégier une investigation aux allures de rumination mentale.

30 avril 2025 en salle | 2h 00min | Drame, Science Fiction, Thriller
De David Cronenberg | Par David Cronenberg
Avec Vincent Cassel, Diane Kruger, Guy Pearce
Titre original The Shrouds

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