[LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE] Ken Russell, 1984

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Kathleen Turner qui met une perruque blonde la nuit venue, Anthony Perkins qui rejoue Norman Bates avec un vibromasseur, vous êtes bien chez Ken Russell.

Iconoclaste et radical dans le cinéma british des années 70, Ken Russell faisait beaucoup parler de lui pour son outrance frénétique. Toqué de biographies d’artistes maudits, il a interrogé les rapports étroits entre musique et image longtemps avant les clippeurs. On se souvient de Tommy signé pour les Who ou encore de Music Lovers, sur Tchaïkovski. Ses documentaires pour la BBC sur Prokofiev, Holst, Vaughn Williams, Strauss Elgar, Bartok ou encore Debussy, conçus entre 1961 et 1964, demeurent des modèles. Sans parler des Malher, Lisztomania et autres Altered States qui ont contribué à asseoir sa réputation. Le seul souci, c’est que ses travaux, la plupart expérimentaux, sont tellement ancrés dans leur époque qu’ils résistent difficilement à l’usure du temps. Les diables reste l’exception à cette règle, peut-être le seul à tenir le coup, sans doute grâce à son ironie glacée qui écarquille les yeux du spectateur tellement elle va à l’essentiel. Au meilleur de sa filmographie, il a signé ce film hallucinant à fort goût de diéthylamide qui s’inspire du roman «Les Diables de Loudun – Étude d’histoire et de psychologie» de Aldous Huxley, à partir de la véritable histoire de l’abbé Urbain Grandier. Ancêtre des nunsploitation de Lucio Fulci et Walerian Borowczyk, Les diables provoqua l’ire lors des critiques, des spectateurs et de la censure lors de sa sortie en salles, rapidement classé X en Grande-Bretagne et aux États-Unis, banni en Italie, avec une menace – véridique – de trois ans de prison pour les comédiens principaux s’ils s’y rendaient.

Parlons un peu de Les jours et les nuits de China Blue, notre film chouchou au royaume du chaos qui a paradoxalement marqué le déclin artistique de son auteur (même si ses films suivants comme The Whore avec la so vulgaire Theresa Russell, demeurent quand même bien chaos). Il s’agit ni plus ni moins d’une réflexion amusante et provocatrice sur les relations homme/femme. Dès l’introduction, les bases sont posées: l’image est charnue, le verbe cru. Kathleen Turner, c’est Joanna/China Blue: le jour, elle porte l’habit d’une dessinatrice de mode; le soir, elle enfile une robe bleue et met sa perruque blonde pour tapiner. Sa vie schizophrène est trop mystérieuse pour son patron qui engage Bobby, un détective privé, pour l’espionner. Pendant des jours et des nuits, ce dernier épie Joanna et découvre un univers de dépravation, loin du confort familial.

Ce qui est intéressant, c’est que plus ces deux personnages se rapprochent, plus ils se ressemblent: Joanna vend son corps moins pour exaucer ses fantasmes que pour refuser les sentiments; Bobby se complait dans ce lieu hypersexué pour oublier la frigidité de sa femme. La liberté de Joanna/China Blue est mise en parallèle avec la frustration du couple Bobby/sa femme. Lors d’une scène, un extrait de clip diffusé à la télévision leur sert de reflet. On y voit deux jeunes mariés qui deviennent des squelettes face à l’usure du temps. Un effet de miroir sidérant pour le couple puisque le clip parle à leur place: ce sont eux les squelettes.

À l’arrivée, le film ne fonctionne que par ces effets de miroir et de boomerang, visant juste même dans l’outrance. La bande-son décline le même thème musical (La symphonie du Nouveau Monde d’Antonin Dvorak) d’un bout à l’autre pour provoquer l’ondulation du désir. La présence effrayante d’un prêtre libidineux (Anthony Perkins) qui agresse ses victimes avec un vibromasseur rappelle évidemment Norman Bates dans Psychose et montre ironiquement ce qu’il aurait pu devenir. Autrement, malgré une forme excentrique, le récit est construit comme une enquête classique, utilisant les codes du film noir (univers interlope, femme fatale, pirouette finale inattendue). Il était question à un moment donné que Cher joue le rôle principal et que Patrick Swayze interprète celui du détective privé. Le choix de Kathleen Turner semble pourtant indiscutable.

1h 50min / Drame, Romance, Thriller
De Ken Russell
Par Barry Sandler
Avec Kathleen Turner, John Laughlin, Anthony Perkins
Titre original Crimes of Passion

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