[LES IDIOTS] Lars Von Trier, 1998

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En réaction à un certain cinéma anglo-saxon formaté et truffé d’artifices, Lars Von Trier voulait soumettre ses Idiots aux nouvelles règles du Dogme 95. Le résultat reste totalement explosif.

Par jeu, et surtout pour profiter au mieux de la vie, Stoffer et ses amis se font passer pour des débiles mentaux. Où qu’ils se trouvent, ils font preuve d’une imagination sans limite quand il s’agit de jouer les idiots. Un jour, Karen rencontre trois d’entre eux dans un restaurant. Persuadée d’avoir affaire à des arriérés mentaux, elle les suit. Ceux-ci lui révèlent bientôt la supercherie. Séduite par l’exceptionnelle liberté dont ils bénéficient, Karen se laisse à son tour entraîner dans leurs jeux, qui paraissent a priori bien inoffensifs. Cependant, elle sous-estime l’audace de Stoffer, qui pousse le groupe à aller toujours plus loin, au risque de perdre le contrôle de la situation…

Lars, vous me prenez pour une idiote? Le mauvais goût, c’est interdit. Verboten. Sauf chez nous, bien sûr. On adore Lars Von Trier lorsqu’il est méchant. Dans Les Idiots, il l’est très, limite trop. Le programme est simple, un groupe d’adultes anti-bourgeois passent leur temps à chercher leur idiot intérieur, en libérant leurs inhibitions et en se comportant comme s’ils étaient mentalement retardés en public, par conséquent provoquant l’opinion de la société, le politiquement correct. Ainsi, ils cherchent l’humiliation et les situations dégradantes. Lars réalisait alors le deuxième film, expérimental et assez minuscule, de sa trilogie « cœur en or » avant et après deux films monstres, soit après les cloches dans le ciel de Breaking The Waves (1996), son fantastique mélo érotique où tout passait sur le visage d’une actrice (l’inoubliable Emily Watson); et avant l’insoutenable pendaison de Dancer In The Dark (2000), mélodie du malheur génialement chantée par une actrice-chanteuse palmée (l’inoubliable Bjork).

Face à la surpuissance de ces deux films susmentionnés, force est de reconnaître que Les Idiots ressemble au vilain petit canard, vidé de mysticisme comme d’émotion. Et, pour tout vous dire, son actrice principale, Bodil Jørgensen, n’est pas inoubliable. Elle n’est pas Emily ni Bjork. La société a déjà bouffé Karen et l’a transformée en fantôme. Petite spectatrice du théâtre des freaks, atone, un peu tarte, cette dernière ne se révèle finalement que dans la scène finale, doigt d’honneur suicidaire au mari, à la famille, aux sœurs, à toutes leurs convenances et leurs jugements autour d’un café et d’un gâteau dégueulasses. La transgression punk qu’elle exécute à ce moment-là avec une infinie douceur – ce qui la rend encore plus scandaleuse – nous réconcilie avec elle et la sauve aussi, heureusement.

Le cœur d’or dans Les Idiots, c’est donc ce personnage en apparence passif qui se laisse totalement envahir par ce qui s’agite autour d’elle (la manière délicate dont elle caresse la main du faux fou dans l’inaugurale séquence dans le restau bourgeois) et qui, comme la Kidman dans Dogville, se venge finalement d’atroces soumissions. Mais son cœur névralgique, ce qui intéresse Lars ostensiblement, réside, lui, dans le groupe en soi mené par Stoffer et l’expression politique des corps, façon actionnisme viennois des années 60 en plus mixte et moins misogyne. L’idée commune, c’est de recréer un monde dans un autre devenu insupportable d’hypocrisie, et cette réinvention du monde a lieu dans une propriété appartenant à l’oncle de Stoffer. On peine parfois à distinguer les contours de ce groupe sans cesse mouvant même si les différents membres sont présentés et interviewés face caméra comme dans un documentaire. Ironiquement d’ailleurs, on peut noter que le making-of des Idiots, disponible sur le DVD d’époque, fait quasiment la même durée que le film lui-même et constitue une œuvre parallèle, prolongeant la puissance du faux.

Entre les perches apparentes, les mauvais raccords et son reflet tenant la caméra DV dans la carrosserie d’une voiture, Lars Von Trier annonce quelque chose comme la fin du monde, deux ans avant le bug de l’an 2000, une décennie et demi avant le chaos ultime de Antichrist (avec l’inoubliable Charlotte) et un autre choc Melancholia (avec l’inoubliable Kirsten). Une fin du monde qui passe par la fin du cinéma. En 2015, que reste-t-il de ce second film Dogme? Plus grand-chose, il est vrai, tant il a donné lieu à tellement de succédanés en DV (les TooMuchFlesheries de Jean-Marc Barr, les Harmony Korine, Isild Le Besco et toutes les wanna-be Lars around the world). Le spectateur actuel, s’il a la curiosité de le découvrir là tout de suite, ne peut pas mesurer sa force, inédite pour l’époque, ni son aplomb – certaines scènes, comme la touze visqueuse entre les corps idiots, marchent toujours. Il tentera de comprendre le dessein de cette imposture du Dogme, fomentée en 1995 par Lars et Thomas Vinterberg, dont la fin a aussi brisé le couple SM : Lars le sado, rompu aux escroqueries ésotériques et aux bluffs potaches (revoyez le génial Epidemic please), envisageant un film comme un caillou dans une chaussure, s’en est totalement remis; Thomas le maso, lui, a cru naïvement à la révolution et qu’il survivrait au coup d’éclat de son Festen.

Un film qui s’appelle Les Idiots aurait dû mettre la puce à l’oreille de tout le monde. Dans sa grammaire, il est à l’image de ses personnages se vautrant dans l’avilissement comme certains, dans les années 70 et sous la houlette de Marco Ferreri, se suicidaient en mangeant (La Grande Bouffe): un modèle d’autodestruction. Donc un film au geste provocateur, plein de panache, de morgue, de joie, de tristesse, qui s’autodétruit. Donc un film qui ne se revoit pas, parce qu’il est douloureux, ou alors qui se revoit mal, parce que les happening cul et couillon ne manquent pas sur Internet. On se souviendra alors que Lars était en pleine forme manipulatrice, trouvant de la beauté dans la gratuité et la laideur – laideur de l’image DV, laideur des corps, laideur morale, laideur X. Et toutes ces formes de laideur l’obligeaient à interrompre son système, à rompre avec ses somptueuses quêtes esthétiques menées depuis ses premiers courts et son Élément du crime dans les années 80, lui permettant de vomir sur tout ce qu’il abhorrait – la bourgeoisie, l’hypocrisie, la bienséance sociale, les esthètes et les ayatollahs du bon goût – et lui permettant aussi de créer. S’y exprimait son sempiternel plaisir de démiurge tout puissant de nous malmener et le nôtre de l’être, gobant tout comme les illuminés d’une secte. Entre nous. Entre idiots.

1h 57min / Drame, Comédie
De Lars von Trier
Par Lars von Trier
Avec Bodil Jorgensen, Jens Albinus, Anne Louise Hassing
Titre original The Idioterne

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