En attendant de découvrir son Paradis sale, il faut revoir Les garçons sauvages, premier long de Bertrand Mandico, sublime et mutant, trans et genre. Sortez le champagne, il est disponible sur Arte Replay jusqu’au 13 juillet.
Idée simple mais grandiose, les garçons sauvages du titre, «unis pour le meilleur et surtout pour le pire», sont tous incarnés par de jeunes actrices sans contrefaçon, grimées à la perfection, opérant un trouble savant et mortel. Adieu sylphides, déesses: à l’écran, on ne voit que petites frappes et sales gosses de riches possédés par le Trevor, cette pulsion d’ultra-violence qui les pousse à commettre l’irréparable. En guise de punition, ils sont entraînés dans une escale par le Capitaine, un loup de mer au sexe tatoué qui les emmène sur une île absente de toute carte via une traversée dès plus agitée. Là-bas, dans une nature vivante où la végétation semble pleine de désir et de mort, pouvant aussi bien vous engloutir que vous faire l’amour, une doctoresse (Elina Löwensohn, muse du cinéaste) guette les éphèbes… qui ne tarderont pas à devenir des nymphes. Comme si le Sa majesté des mouches de Peter Brooks se faisait agresser par le Cronenberg de la belle époque.
Depuis le temps, depuis tous ses courts, on voyait ce fan de Walerian Borowczyk courir après l’organique, le déviant, le décadent. Courir après des obsessions et une forme de cinéma qui n’existent plus, ou si peu. En résultent des fantasmes spongieux et bariolés, qui n’ont pas peur du camp ou du dégueulasse, du maniérisme ou du mauvais goût, fuyant à tout prix la «révolution» numérique. À l’heure actuelle, Mandico serait sans aucun doute le seul homme capable de transposer Les Chants de Maldoror de Lautréamont sur un écran. Dans Les garçons sauvages, son shaker mâche, avale, digère des auteurs comme on n’en fait plus: Arrabal, Genet, Burroughs (évidemment), Terayama, Jaeckin, Anger, Cocteau. Puis il recrache et inonde chaque plan, chaque respiration de ce capharnaüm somptueux.
Élancé entre un noir et blanc d’un autre temps et des séquences couleurs fulgurantes, Les Garçons Sauvages opère comme un enchantement absolu et insolent. Orgie de plumes sur fond de Nina Hagen, fruits poilus courageusement dévorés, chimère nocturne aux yeux fluo, fontaines juteuses, sexes dressés ou arrachés, cadavre caressé ou crâne étincelant: entre les visions chocs sans limites, Mandico rivalise d’inventivité avec des techniques vieilles comme le monde pour évoquer la magie du cinéma, nous ramène à un temps de transgression poétique, sans peurs et sans reproches. Sous les synthés orgasmiques de Pierre Desprats, entre le sucré et le salé, l’horrible et le magnifique, le masculin et (surtout) le féminin nous voilà, très loin. Voyage divin, au delà du chaos. J.M. (cliquez sur ce lien pour accéder au film sur Arte replay)

