C’était l’un des nombreux cadeaux offerts par l’Étrange Festival pour sa 29ᵉ édition: les films jamais vus de l’un des créateurs audiovisuels les plus secrètement influents de la deuxième moitié du XXᵉ siècle, Peter «Sleazy» Christopherson.
Ce n’est que justice si c’est à l’Étrange qu’on a pu découvrir A Way to Die pour sa première mondiale, puisque Christopherson y avait joué en 2004, sans Coil et sous son seul nom, lors d’un hommage à son ami Derek Jarman. On aurait pu le louper parmi les myriades de bizarreries qui ont donné leurs lettres d’or à l’évènement, Pan soit loué, Maxime Lachaud et Reivaks Timeless ont su choisir pour leur bouquet de fleurs noires, un titre que les acharnés de Coil ne pouvaient qu’entendre A Way to Die: the Films of Peter Christopherson and John Balance. Beaucoup ont dû se ruer, réserver leurs places avant d’appeler leurs consorts et les enjoindre de faire de même. Ceci à raison, car ces courts métrages sortent directement de la boîte noire laissée par Christopherson après sa mort – parmi une multitude de démos et d’inédits que les fans s’arrachent à chaque sortie posthume du duo.
Des pièces aussi rares que fascinantes, qu’on pourra répertorier en deux catégories: les vidéos «de famille» entre potes et collaborateurs filmés par Balance/Sleazy aux débuts de Coil. S’y croisent entre autres Marc Almond glam-sanglant, Genesis P-Orridge tout sourire en plein dans sa phase Manson, David Tibet avant sa période Oui-Oui, aux côtés du récemment regretté Monte Cazazza, plus fashionable que jamais avec son humour morbide et ses exhibitions péniennes très 2023, sans oublier nos deux satyres-pythies co-auteurs des images qui nous intéressent. On a aussi enfin pu voir des figures dont les uns et les autres avaient parlé dans leurs bios respectives (cf le clash Cosey/P-Orridge), notamment le tragiquement fameux Mr Sébastian qui a tatoué toute la joyeuse petite non-secte à l’époque (cf l’ensemble des noms plus haut). C’est nostalgique, mais pas trop, car on sait suffisamment qu’ils vivaient contre un monde qui le leur rendait bien.
Cette colère rentrée, tenant moins de l’expansif cri-slogan «no future » alors en vigueur et davantage du bonze équipé d’un bidon d’essence, se manifeste dans les réalisations proprement plastiques de Sleazy. Et s’il y en avait encore pour douter de la pertinence de son nom de re-baptême, ces quelques vidéos devraient les convaincre. Du stupre, du sang and anything in between. Des mises en scène de suicides onanistes à la photogénie parfaite où des garçons barely legal y sont transfigurés en martyrs sadiques. Probablement ramassés dans les rues où la crise les avait laissés, leurs visages d’anges couronnent des corps secs membrés à la Pasolini. Pas de dialogues ni d’échanges quelconques, Coil n’a jamais fait dans l’explicatif, l’explicite par contre… Ces faciès en noir et blanc fermés sur eux-mêmes, anesthésiés par une mélancolie profonde, suffisent. Plus rien à dire, seulement faire, stimuler, exciter, mutiler l’enveloppe captive d’un monde pervers. On constate une proximité incroyable entre ces films et le travail photographique de Christopherson.
Ses photos, bien qu’objectivement admises comme géniales par ses pairs d’Hypgnosis, n’en restaient pas moins déjà considérées trop extrêmes – et le restent aujourd’hui. Des clichés montrant des gitons post maison de redressement, les mains pleines d’armes, blanches ou à feu selon l’envie, s’étranglant, s’électrocutant, s’ouvrant les veines… Avant, pendant, après, la mort toujours, mais sexy. Bien qu’ayant collaboré avec Jarman, le duo Sleazy/Balance touche à quelque chose de plus difficile à connaître, de plus sombre, trop pour beaucoup, y compris pour le public gay. Mais comme les concernés avaient pu le stipuler en interview, en imputant la punchline à Marc Almond: «We might be friends of Judy, but we’re not friends of Elton». Pas la peine de réfléchir à la raison pour laquelle ces œuvres sont restées sous scellées si longtemps. Il n’y a qu’à se remémorer l’affaire du faux-snuff conçu par Sleazy à la demande du Coil addict with big money Trent Reznor pour son EP Broken. It ain’t easy being sleazy.
Les fans y trouveront plus que leur compte et pourront se réjouir en sachant que A Way to Die est une copie de travail et à en juger par la qualité de l’ouvrage assemblé par Lachaud/Timeless, la nuit n’a pas fini de briller. G.C.dD
