[LES BONNES FEMMES] Claude Chabrol, 1960

Quatre vendeuses s’ennuient dans le petit magasin d’électro-ménager de Monsieur Belin. Le travail terminé, elles cherchent l’évasion: Ginette chante en cachette dans un cabaret ; Rita essaye d’épouser un petit bourgeois ennuyeux; Jane, quand elle ne flirte pas avec son soldat, traîne et se laisse draguer par de vieux lourdauds; Jacqueline, elle, rêve au grand amour. Et, depuis les quelques jours où elle a remarqué ce motard à moustache qui la suit, elle pense l’avoir trouvé son prince charmant…

Coincé entre un début en fanfare avec Les cousins et Le beau Serge, et une échappée dans le cinéma d’espionnage (Marie-Chantal contre le docteur Ska ou le diptyque du Tigre), Les bonnes femmes ne semble préparer en rien au Chabrol bien connu, l’anti-bourgeois, l’impitoyable, Hitchockien dans l’âme. Alors que l’affiche et le titre annoncent une comédie à l’italienne avec ses baigneuses ahuries, les producteurs se lancent alors dans l’idée de le vendre comme tel: l’interdiction aux moins de 18 ans finalement écopée à l’époque sous-entend alors bien autre chose. C’est dans un magasin d’électro-ménager, quelque part sur l’avenue Beaumarchais, que le réalisateur Que la bête meure jette son dévolu : quatre jeunes femmes s’y rendent chaque matin, enfilent leurs blouses et délaissent leurs rêveries au placard en attendant les clients sous l’oeil d’un patron imbuvable. Avec ses quatre beautés, le regard plongé dans le vague, doit-on s’attendre à un Venus Beauté ou à un Sex and the City avant l’heure ? Plus compliqué que ça…

La plus bruyante, inévitable Bernadette Lafont, voit régulièrement son amoureux de militaire, mais a aussi le goût du risque. Les toutes premières minutes la voient s’embarquer, elle et sa camarade plus timide, par un duo de dragueurs laids et vulgaires qu’elle suivra pourtant jusqu’au bout de la nuit, s’adonnant finalement à un plan à trois vaguement consenti après avoir précisé qu’elle avait pourtant ses règles. Osé, c’est le cas de le dire. Mais Chabrol ne juge pas cette mâcheuse de chewing-gum la gueule ouverte, et tend plutôt à rendre ses dragueurs irritables au possible, rallongeant jusqu’à l’absurde leur présence bouffonne. Ginette (Stéphane Audran), elle, se lance en cachette dans une carrière de music-hall et tombe de très haut. Rita, promise à un garçon de son âge, doit hélas faire bonne figure face à des beaux-parents la jaugeant comme un animal de compétition, amenant ce rapport de classes si cher à Chabrol. La chronique de mœurs de l’époque, qui pourrait réduire le film à une simple étude sociologique, révèle au fur et à mesure tout le piquant de son auteur, qui filme comment les rêves de chacune se cassent la gueule sur le trottoir d’un Paris cruel et cafardeux, loin des sixties acidulées qu’on pouvait s’imaginer. Un Paris de Chabrol of course.

Et puis soudain, un espoir : la jolie Jacqueline voit enfin son attente récompensée. Elle guette en effet les va-et-vient d’un motard séduisant, qui la suit sans l’aborder. Lors d’une pénible journée à la piscine, il vient la sauver avec ses bras musclés et sa moustache alerte. Les regards se croisent, ils peuvent enfin se parler et se toucher. Il l’emmène loin, c’est beau, on y croît. Au bout de l’épisode romantique, c’est un virage ahurissant qui attendra le spectateur. Pas de doute, on était bien chez Chabrol. À force de se balancer entre la légèreté et le bizarre (quid de cette employée plus âgée qui contemple avec amour un tissu imbibée du sang d’un tueur exécuté?!), Les bonnes femmes finit par devenir inconvenant, inclassable: on le juge à l’époque comme atroce et vulgaire. Sans doute parce que Chabrol n’avait pas oublié que la vie l’était aussi. Eric Rohmer et Edith Piaf adoraient, James Gray et Matthew-MadMen-Weiner aussi. Et ils ont bien eu raison.

22 avril 1960 en salle / 1h 40min / Drame, Thriller, Romance
De Claude Chabrol
Scn Claude Chabrol, Paul Gégauff
Avec Bernadette Lafont, Stéphane Audran, Clotilde Joano

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