LES 5 FILMS CHAOS DE… CHRISTOPHE BIER

MONDOCHAOS! A l’occasion de la sortie de Obsessions (Éditions Le Dilettante), recueil de chroniques (cinéma mais pas seulement) pour l’émission «Mauvais Genres», CHRISTOPHE BIER nous révèle ses cinq films chaos préférés, disponibles dans ledit recueil.

Tous les samedis à 22 heures, en clôture de l’émission Mauvais Genres sur France Culture, l’inimitable Christophe Bier monte en chaire pour pleurer la mort d’un bisseux illustre, déplorer le départ d’un cinéaste navrant ou d’une cover-girl aussi mignarde que sa gloire fut brève, témoigner d’une lecture sulfureuse, chanter l’effort d’un fanzine unique en son mauvais genre ou pousser à la visite d’une exposition interdite. Avec sa minute Bier, Mauvais Genres isole son élixir et opère sa quintessence. D’où la riche et belle idée de collecter cent trente deux invocations triées sur le volet. D’où ces Obsessions.

CHAOS OBSESSIONS
«Cinq films, le chaos. Pour une confusion générale des éléments cinématographiques, pour un désordre épouvantable… Je trouve amplement matière à répondre dans Obsessions, mon recueil de chroniques pour l’émission «Mauvais Genres». Voici les titres désignés avec les références des pages.» C.B.

LE MICKEY SADIQUE (pages 27-28) :
Il Boia Scarlatto / Vierges pour le bourreau (1965), de Max Hunter [Massimo Pupillo].
«Le cinéma populaire italien est volontiers outrancier. C’est même tout son charme… Il ne s’encombre guère de nuances et s’empêtre avec délectation dans les situations les plus folles, au risque d’une surenchère parodique. La cruauté y est un ingrédient majeur. Un sadisme «graphique» s’y propage, du péplum au western, jusqu’aux anthropophages de Cannibal Holocaust, qui connaissent bien l’art de l’empalement.
Il Boia scarlatto, en France Vierges pour le bourreau, est l’un des meilleurs exemples de cette exubérance transalpine, équivalent éclatant de l’univers délirant des fumetti per adulti et des romans-photos du style de Satanik, qui effrayèrent tant la censure gaulliste, un fleuron de ce que certains ont justement qualifié de «sadisme décoratif», délibérément gratuit, sans rapport avec la philosophie du Divin Marquis, un sadisme cathartique qui fait frémir de volupté, dans la quiétude des salles obscures.

Réalisé en 1965 par Massimo Pupillo, ancien assistant de Marcel Pagnol sur La Femme du boulanger, ce film s’ouvre au XVIIe siècle par l’exécution d’un tortionnaire: «Que jamais personne ne vienne ici profaner ce château maudit, car tu es maudit à jamais comme sont maudits ces souterrains lugubres. Personne n’en retrouvera la trace avant des siècles, tant que le sang qui en a éclaboussé ces murs n’aura disparu et le souvenir de tes crimes disparu lui aussi», déclare le juge suprême. C’est sans compter avec l’époux de Jayne Mansfield, le culturiste Mickey Hargitay, ici dans la peau d’un acteur détraqué, persuadé d’être la réincarnation vivante du bourreau en collant rouge. Il faut le voir hurler en V.O. «Io sono il boia scarlatto», exhiber ses magnifiques pectoraux qu’il fait luire avec une jubilation narcissique pour décimer dans la crypte des tortures tout un régiment de starlettes égarées, à demi vêtues. La capiteuse Femi Benussi dont les seins sont lacérés, Moa Tahi en bikini exotique, menacée par une araignée géante créée par Carlo Rambaldi (le futur concepteur de E.T.), Liz Barrett, attachée et transpirant presque nue sur la pierre brûlante d’un four… Quelles victimes exquises! Aux qualités indéniables, certes, mais pas toujours grandes tragédiennes, comme la blonde Rita Klein que le réalisateur, découragé par son incapacité à exprimer la souffrance, fit sursauter avec une petite décharge électrique.»

FURIES SEXUELLES (pages 98-100) :
Nadia la jouisseuse (1978) et tous les autres films porno d’Alain Payet
«À soixante ans, Alain Payet vient de nous quitter, le cinéaste français le plus prolifique depuis le milieu des années 1970, quelque trois cents longs-métrages. Les nanarophiles évoqueront L’Émir préfère les blondes, comédie désolante avec Paul Préboist, ou, mieux encore, Nathalie rescapée de l’enfer et Helga la louve de Stilberg, diptyque naïf et sadomaso inspiré des succès d’Ilsa, des micro-budgets prouvant un savoir-faire qui aurait pu le cantonner dans la série Z. Mais Payet avait choisi un ghetto encore plus mal famé: la pornographie. Tout commence quand l’érotisme envahit la France bientôt giscardienne. Fatigué par dix années d’assistanat, Payet devient l’homme à tout faire de Lucien Hustaix, producteur de triomphales et franchouillardes Jouisseuses en 1975. Dans la lignée de ce Couzinet du sexe, décédé en pleine gloire après un contrôle fiscal, Payet assume seul French Érection, démarquage burlesque d’un «petit chaperon rouge» culbuté dans les fourrés par un garde champêtre hystérique. Dès lors, Payet ne cessera de tourner, imposant sa griffe dans des budgets de misère signés «John Love», secouant la torpeur de la Commission de censure du CNC qui se demandait, à propos d’une scène scatologique de sa Marie Salope, si «elle n’excédait pas les limites de l’admissible» (rapport du 5 mai 1979). Avec lui, la pornographie mise rarement sur le scénario mais s’élabore à travers une accumulation de moments forts qui révèlent des tempéraments hors du commun. Brille ainsi comme un astre noir Nadia la jouisseuse, incarnée par une «One Shot Wonder» survoltée, finissant le corps couvert de chantilly, offert au gourmand nain noir Désiré Bastareaud, point d’orgue de 70 minutes d’une vertigineuse performance. Traqueur d’émotions, Payet guette l’instant de fureur sexuelle où tout bascule: c’est Catherine Ringer, grandiose ondine dans L’Inconnue, Emmanuelle Parèze, harnachée de cuissardes noires dans Le Sexe qui jouit, Christine de B. triplement pénétrée dans La comtesse est une pute, Sylvia Bourdon tenant en laisse son esclave dans Prostitution clandestine, Carmelo Petix, en danseuse espagnole, suçant le jeune marié de Jeux d’adultes pour gamines expertes. Urolagnie, lavement, fist-fucking, podophilie, anaclitisme, domination, gérontophilie, intromission de bouteilles de champagne, tout y passe, car tout devient possible. Les physiques les plus variés dessinent les contours d’un univers baroque, entre Fellini et Mocky, peuplé de nains, de vieillards lubriques, de transsexuelles, de fat mamas comme celles de Miss Gélatine et ses copines et de phénomènes mammaires qui font le succès de La doctoresse a des gros seins et des Lolos de la pompiste. Pour ces débordements irréfrénables, la presse le baptise «le pape du hard-crad».
Étiquette réductrice mais, oui, Payet n’exultait que dans l’extravagance, la démesure, la sueur, la paillardise, frôlant, au mieux de sa forme, le fantastique. Explorant tous les fantasmes, pulvérisant les limites d’un sexe aseptisé, John Love entraînait le spectateur aux confins d’une obscénité insolente, la quatrième dimension des plaisirs sans tabou dont il était le plus courageux sourcier.»

COMÉDIES DÉSOLANTES FRANÇAISES (pages 120-121)
Drôles de zèbres (1976) de Guy Lux.
«(…) Drôles de zèbres, unique réalisation de Guy Lux, est le sommet du n’importe quoi filmique. Sim s’y épanouit dans l’hystérie en composant avec Alice Sapritch un couple infernal de méchants décidés à semer la zizanie dans un hôtel d’Évian. Jamais ville d’eau ne fut alors autant sous influence éthylique ou psychotrope. Il y est question d’un souterrain débouchant sur les coffres-forts suisses de l’émir du Chokoweit et d’un sérum qui décuple la vigueur des chevaux. Dans ce délire accablant mais frénétique, Sim se travestit bien sûr en Baronne de la Tronche en Biais, se balance à une liane et croise Coluche, Patrick Topaloff, Michel Leeb, Claude François et les Clodettes, Léon Zitrone, un nonce apostolique et un singe qui parle. Ce n’est pas un épisode convenu de Louis la brocante, mais ce film qu’il fallait programmer en son hommage.»

L’INVISIBLE CÉPHALOPODE BENTHIQUE (pages 167-168) :
Trail of the Octopus (1919), serial de Duke Worne.
«En 1914 aux États-Unis, l’extraordinaire succès des Exploits d’Elaine (The Perils of Pauline) lance les bases trépidantes du serial. Près de deux cent soixante titres sont produits jusqu’en 1929, par Universal, Pathé et une myriade de petites sociétés. De ce monceau de poursuites spectaculaires et d’affrontements manichéens, seulement une vingtaine a survécu. Il faut la pugnacité de quelques historiens passionnés comme Eric Stedman, fondateur de l’association The Serial Squadron, pour préserver ce patrimoine négligé et le sortir en DVD. Tourné en 1919, Trail of the Octopus, serial en quinze épisodes de Duke Worne, a bénéficié d’une restauration providentielle, à partir de la seule copie 35 mm existante, conservée à la Bibliothèque du Congrès. Seul l’introuvable épisode n° 9, au titre prometteur de «Satan’s Soulmate», gardera son mystère. Restent près de 420 minutes délirantes, écrites par J. Grubb Alexander, l’adaptateur de L’Homme qui rit par Paul Leni et du Svengali avec John Barrymore. Tout commence dans l’Orient mystérieux. Un égyptologue découvre la Marque du Diable, talisman sacré caché dans le sarcophage d’une cité saharienne. Lequel devient le Graal d’un criminel fu-manchuesque, tapi dans les bas-fonds de San Francisco, avide de récupérer neuf dagues qui révéleront le secret du talisman et permettront d’asservir l’humanité. Le criminologiste Carter Holmes n’aura de cesse de s’opposer aux desseins mégalomanes du fourbe Asiatique, et de sauver la nièce d’un égyptologue de tous les cliffhangers: sectateurs sataniques dirigés par une danseuse française, emprise hypnotique, tentative de viol par un nain bossu (John George, le sublime Cojo, complice et conscience de Lon Chaney dans L’Inconnu/The Unknown, 1927, de Tod Browning), électrocution. Conçu dans la rapidité, Trail of the Octopus malmène la logique narrative, brouille les pistes, privilégie les climats oppressants et les moments forts au détriment de la continuité et dérive sans cesse dans l’épouvante et la science-fiction. Des yeux surgissent du néant, un astéroïde dévié par un savant fou menace Paris, l’Asiatique utilise son corps astral pour se déplacer et crée une armée de clones à son apparence au moyen d’une machine à répliquer. En revanche, le beau céphalopode benthique du générique n’interviendra jamais, puisqu’il n’est qu’une métaphore du crime. Dans ce maelström traversé de folie et de meurtres, cauchemardesque comme les futurs Weird Tales, le couple vedette, duo traditionnel du serial, triomphe sous les traits volontaires de Ben Wilson et la grâce inquiète de Neva Gerber. Grâce au site du Serial Squadron, sur lequel Trail of the Octopus est proposé, ces deux stars populaires du genre échappent à une dernière malédiction: l’oubli.»

CINZANO SPONSORISE LE SITUATIONNISME (pages 213-214) :
La Main noire (1968), de Max Pécas.
«Max Pécas est connu pour ses mélos érotiques dont le moralisme conservateur et la psychanalyse de comptoir ne sont pas sans charme. Ainsi le fabuleux Je suis une nymphomane. Il est surtout l’auteur à succès de comédies tropéziennes aux gags éculés, peuplées de starlettes en bikini et de garçons obsédés. Son début de carrière dans les années 1960 est plus tenu, sous le signe du drame passionnel et du polar cynique en noir et blanc, entremêlant sexe et violence. Ce cocktail culmine dans La Prisonnière du désir, film cruel écrit par Jean-Patrick Manchette, exacerbé par le dérèglement sexuel des protagonistes. En plein Mai 1968, Pécas entame le tournage de La Main noire, son œuvre la plus étrange. Elle a toutes les apparences d’un film d’espionnage classique: agents secrets du FBI, agents doubles travaillant pour l’Est, lavage de cerveau, bagarres, jolies filles en robes Marciano, sadisme appuyé, homme de main fu-manchuesque et bande musicale pop. L’intrigue tourne autour de matrices de dollars à récupérer et d’une organisation secrète, jadis responsable de l’attentat de Saravejo. Mais cette belle mécanique de cinéma populaire est détournée par un jeune loup du futur néo-polar, Jean-Pierre Bastid, aux commandes de dialogues farceurs, trouvant un allié magnifique en Jean Topart, chef de ladite Main Noire. Albanais, peroxydé et cardiaque, il profère de somptueuses tirades anarchistes avec un sérieux distancié. «Toute démocratie porte en elle les germes de la pourriture communiste, affirme-t-il. Et c’est sur ce fumier que fleurit la bureaucratie capitaliste
Le film se dévoile alors comme une plaisanterie situationniste, prenant la forme d’un cauchemar déstructuré et libidinal qui libère tous les fantasmes. Janine Reynaud, la chair inassouvie, se tord de désir sur une peau de bête, le nain bossu (Alfred Baillou, le visage tourmenté) viole l’étudiante de la Sorbonne en dessous noirs, on discourt au lit sur la rigidité du canon d’un revolver, les filles en nuisette se flagellent mollement. Pécas adapte son esthétique à la déconstruction: filtres de couleurs, cadrages bizarres, ralentis, répétitions de plans. Jamais il ne cherche à fluidifier le récit, conçu comme un jeu de massacre absurde au cours duquel les morts sont goudronnés au rouleau compresseur. Après avoir vu à Cannes l’extravagant Massacre pour une orgie, farce noire réalisée par Bastid, Pécas lui avait demandé quelque chose de délirant. La Main noire est à ce titre une réussite déconcertante. Dans une copie restaurée, ô merveille, LCJ vient d’éditer en DVD cette aberrante parodie visiblement sponsorisée par Cinzano et dont la morale tient en ce dialogue : «Là où rien n’est à sa place, c’est le désordre. – Là où à la place voulue il n’y a rien, c’est l’ordre

S’il avait fallu puiser en dehors d’Obsessions, j’aurais pu citer: White Zombie (1932), de Victor Halperin; Maniac (1934), de Dwain Esper; Mesa of Lost Women (1952), de Herbert Tevos & Ron Ormond; Ein Toter hing im Netz (Le Mort dans le filet, 1959), de Fritz Böttger; La Nave de los monstruos (1960), de Rogelio A. González; L’Inconnu de Shandigor (1965), de Jean-Louis Roy; Django (1966), de Sergio Corbucci; Coplan sauve sa peau (1967) d’Yves Boisset; Fuego (1969), d’Armando Bo; Chut! (1972), de Jean-Pierre Mocky ; Themroc (1972), de Claude Faraldo; Dværgen / The Sinful Dwarf (1973), de Vidal Raski; Maléfices pornos (1976), d’Éric de Winter…»

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