Parce que je rêve, je ne le suis pas. Avec crudité et onirisme, Jean-Claude Lauzon raconte le cheminement et les rêves d’un gosse enlisé dans le sous-prolétariat, mais sur lequel veille un «homme mémoire» qui ramasse dans la nuit les pages du journal que l’enfant rédige puis détruit.
Une mère de famille qui accouche d’une tomate contaminée de spermatozoïdes, un enfant qui lit un bouquin à la lumière du frigo familial, un sous-sol qui sert de refuge aux insectes, un vinyle craquelé dont on conserve la pochette, un rat puis une dinde paumés dans une baignoire, des dents qui claquent par excitation, un suicide vengeur et parricide, un pétale de rose sur lequel il y a écrit « made in Hong Kong ». Et ce qui fait le lien entre ces éléments, c’est une famille cradingue dans un quartier pauvre Montréalais qui contient en son sein une perle de sensibilité: un enfant qui trouve ses seules vraies joies dans la solitude ou alors dans l’évasion, où il rêve de Sicile et fantasme sur la voisine d’en face, une fille qui arrache les ongles de pied avec ses dents et joue les putains pour le vieux de la famille. Quand le jeune protagoniste apprendra cette désillusion, toutes les beautés seront déjà fanées.
Ce qui intéresse le réalisateur Jean-Claude Lauzon, révélé avec Un zoo la nuit (1987), c’est la beauté dans la laideur. Celle qui suinte. Celle qui ne se voit pas au premier coup d’œil. Il y a là de la « beauté ordurière », soulignée par le caractère introspectif de la narration. Du coup, on retient des phrases touchantes qui gagneraient à être connues du genre « entre ma chambre et la Sicile, il y a 6889 km, entre ma chambre et Bianca, il y a 5 mètres et pourtant, elle est si loin de moi » ou encore « les années qui nous séparent sont une frontière infranchissable, et je vidais mon désir dans le silence ». Sous l’aspect cracra, derrière la confrontation du quotidien sordide et de l’onirisme papillonnant, il découle une vive émotion qui hante durablement l’esprit. Comme Lauzon est un vrai auteur, il donne un peu d’ambiguïté à ce tableau de la misère humaine. Sans se prendre pour le nouveau Zola, il s’inspire de son enfance avec tous les détails sombres qui la composent. « Je voulais que mon film soit une sorte d’hommage au rêve, disait-il dans un entretien à Erudit. Nous avons connu l’époque de Brel et de Bob Dylan où les arts et la poésie exerçaient davantage de pouvoir. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde où ce sont les vendeurs, les avocats, les comptables qui ont le pouvoir. Aussi, je voulais faire un film qui rende hommage à la créativité. C’est pour ça que le petit garçon fonctionne toujours à partir de son imaginaire et que sa réalité sociale est secondaire. »
Là où il aurait été de bon ton de sortir les violons, Lauzon répond par l’ironie et l’humour. On revoit à deux reprises une scène significative: le jeune Léo voit son frère se faire fracasser sauf qu’entre-temps ce dernier a pris du biceps. Il a beau avoir changé d’apparence; Léo comprend que rien ne changera malgré les effets du trauma qui reste.
Léolo, c’est un peu ça tout le temps: des moments de joie ou d’horreur face auxquels on ne sait s’il faut rire, s’effrayer, s’émouvoir (ou les trois en même temps), mais l’ultra-sensibilité du tableau fait que l’on y repense beaucoup, comme une suite d’images et d’idées qui reviennent sans cesse. Beaucoup à sa sortie avaient tenté des liens avec Toto le héros de Jaco van Dormael (1991). Mais la veine est en réalité plus risquée, plus taboue, plus inconfortable. L’un des rares films qui ait osé creuser aussi loin dans le « réalisme glauque » transcendé par le pouvoir magique du cinéma, comme Baudelaire voyait des constellations à travers les trous des vêtements d’un clochard dans l’une de ses Fleurs du mal, c’est peut-être Ratcatcher, de Lynne Ramsay (1999) dans lequel, métaphoriquement, des rats savouraient un repas Rabelaisien dans une décharge et des élans poétiques venaient contrarier l’horreur du monde. Là aussi, c’est l’histoire d’un enfant qui finit son rêve de la manière la plus tragique qui soit…
1h 50min / Comédie dramatiqueDe Jean-Claude Lauzon Scn Jean-Claude Lauzon Avec Julien Guiomar, Gilbert Sicotte, Maxime Collin |

1h 50min / Comédie dramatique