Destinée étonnante que celle du réalisateur Tetsuji Takechi qui a fait partie des premiers coquins à inaugurer le pinku-eiga dans les années 60. Et qui, au lieu de fuir vers la Nikkatsu comme ses nombreux camarades, préféra la pornographie pure et dure, fort mal vu d’ailleurs au pays du soleil levant. On avait déjà évoqué son diptyque Day Dream, train-fantôme du cul qui se trimballait entre cabinet pour dentiste lubrique et centre commerciaux hantés par un vampire, et l’on pourrait citer également son quasi perdu Sacred Koya. En bonne suite logique, il faut évoquer son foufou L’empire du vice / Oiran, pas porno celui-ci et se dissimulant derrière l’apparat du film historique vaguement sulfureux. Le film sortira en salles très tardivement dans les salles françaises sous le titre de L’empire du vice, afin de rameuter les nostalgiques du cinéma de Nagisa Oshima (qui ont probablement fait claquer leur fauteuil en voyant la chose).
Bien sûr, les pinku évoluant dans des contextes historiques très précis ont toujours été un genre derrière le genre; ninja (homme ou femmes), samurai et grands seigneurs ayant droit, eux aussi, à leurs orgies privées. Ne visant guère l’élégance froide et crue de L’empire des sens (puisqu’il faut bien le citer!), Oiran évoque comme son nom l’indique ses courtisanes de haut rang, donc chaque apparition se doit d’être élaborée avec soin. Ce que Takechi réussit remarquablement, c’est justement de marier l’élégance apparente, la préciosité en surface, la poudre aux yeux, et la trivialité à peine dissimulée derrière tout ça. Les robes, les gestes, les maquillages complexes, les manières: tout cela n’est qu’un arbre cachant une forêt pulpeuse. Car ici, on vient pour baiser. Dans un travelling latéral de toute beauté, on voit les prostituées de rang inférieur s’activer en plein baisodrome, avec quelques paravents (parfois guère suffisants) servant à séparer chaque couple éphémère. Ayame, elle, en bonne oiran, a sa propre chambre, mais termine dans les mêmes dispositions. Un jour, un homme mystérieux ne cesse de demander une faveur étrange à une collègue d’Ayame: il se trouve en quête d’un dos, d’une peau, dans l’espoir de fabriquer le tatouage parfait. Après quelques manipulations, il réussit à transformer le corps de la femme qu’il a gracieusement payée, alors effrayée puis ravie: dans ce qui constituera une des scènes hallucinantes du film, la fraîche tatouée, galvanisée par la puissance de son nouvel habit, baise frénétiquement son ravisseur en espérant oublier la douleur qui paralyse chaque fibre de son corps. Alors que sa rivale grimpe les échelons (Showgirls chez les courtisanes? Un peu oui…), Ayame devient la nouvelle cible du tatoueur fou, et cherche à s’enfuir avec son amant. Là-dessus, sa vie réglementée de prostituée va se changer en étrange récit picaresque… et surnaturel!
Après avoir démarré sur une des meilleures descriptions de maisons de joie nippones, Oiran se change en anguille insaisissable: il y a une plaie qui parle, un vagin possédé qui croque et vomit, un ultime coït plongé dans un rose profond, un contraste permanent entre la peau satinée et lisse de la femme japonaise et l’épiderme poilue de l’homme occidental… Comme si Takechi voulait absolument briser la ligne narrative et esthétique d’un beau pinku d’époque et en faire une épopée grotesque. Rares sont les sabotages, si l’on peut l’exprimer ainsi, dans le genre de l’érotisme à la japonaise; Oiran en est un exemple remarquable. J.M.
Film de Tetsuji Takechi · 1 h 43 min · 19 février 1983 (Japon)Casting (acteurs principaux) : Kyoko Asuka, Takeshi Itô, Saeda Kawaguchi, Allen Keller, Shinji Kubo, Satoshi Mashiba, Akiko Miyahara, Tsutomu Sasaku Japon |

Film de Tetsuji Takechi · 1 h 43 min · 19 février 1983 (Japon)