[L’ÉCUREUIL ROUGE] Julio Medem, 1994

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Bluffé lors du visionnage, Stanley Kubrick a instantanément considéré ce Vertigo espagnol comme l’un de ses films préférés au monde…

Jota rumine des idées de suicide en contemplant les vagues qui viennent se briser sur des rochers, en contrebas. Une moto survient, qui manque son virage et s’écrase sur la plage. Jota vole au secours de la conductrice, une jeune femme choquée qui semble amnésique. A l’hôpital, Jota ment sciemment, invente une identité à la blessée, la baptise Lisa, puis, coupant court aux questions des médecins, l’emmène sur la moto réparée. Tous deux prennent pension dans un camping, «L’écureuil rouge». Pour garder Lisa, Jota continue de broder sur une biographie supposée tout en se demandant si la belle n’est pas, elle aussi, en train de mener un jeu trouble…

Ah, les écheveaux romantiques et sexuels de Julio Medem. Toute une époque. Plusieurs personnages se croisent dans ce qui ressemble à l’un de ses meilleurs films qui emprunte sa base à Vertigo d’Alfred Hitchcock: tout d’abord, une motarde (Emma Suarez) et un chanteur (Nancho Novo) se rencontrent à cause d’un foutu (ou chanceux ?) accident. Les deux amants, agités par des instincts mortifères, conjuguent leur désarroi en simulant cette histoire d’amour inventée de toute pièce où l’un crée le passé de l’autre. Progressivement, des éléments antagonistes viennent semer le trouble et complexifier le puzzle à l’argument romanesque : qui est qui ? Qui manipule ? Qui ment ? Qui simule ? Qui désire ?

Après le très estimé Vacas, Julio Medem mixe Hitchcock et Argento dans un pur objet fétichiste, grouillant, ludique, trouble. On le sait, ce cinéaste-là, aujourd’hui un peu perdu de vue, adore les histoires d’amour bigger than life avec un peu de psychanalyse, de romantisme échevelé, de symbolisme et de grands tourments narratifs : les amoureux séparés dont la distance corporelle n’a jamais refroidi le cœur toujours ardent (Les amants du cercle polaire), la jeune veuve qui plonge dans le récit insulaire et érotique de son chéri romancier (Lucia y el sexo).

Fertile en retournements de situation, L’écureuil rouge, quelque part entre mélo sensuel et polar ironique avec des écarts gores et oniriques, séduit l’œil. Une fois que l’action se déroule dans un « camping-microcosme », l’humanité (ce contre-champ) file les jetons. On se croirait dans un cauchemar éveillé, on rit mais on a peur. Impossible de ne pas y voir une réflexion sur les apparences, a fortiori sur l’amour comme philtre consolateur : sur ce que l’on pense être, ce que les autres voient de nous et ce que nous sommes intérieurement. Également sur ce qui ne se voit pas à l’instar de ce cher écureuil rouge que seules les femmes perçoivent. Symbole mystérieux d’une réalité que les hommes s’obstinent à nier.

16 février 1994 en salle / 1h 50min / Drame
De Julio Medem
Scn Julio Medem
Avec Emma Suárez, Nancho Novo, María Barranco
Titre original La ardilla roja

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