Film par qui le scandale arrive en ce début d’année 2019, Leaving Neverland de Dan Reed, produit par HBO, sera diffusé ce jeudi 21 mars à 21h sur M6 dans une version édulcorée de 2x90min – contre les 2x2h du matériel original. Je suppose – je n’ai vu que la version originale – que l’ablation de près d’une heure fera fi des passages les plus crus du documentaire. Leaving Neverland est constitué en effet des témoignages de Wade Robson et James Safechuck sur leur rencontre respective avec Michael Jackson pendant leur enfance, et des actes pédophiles dont ils auraient été les victimes.
PAR MORGAN BIZET
Mais pourquoi un scandale au juste? Les accusations et plaintes de Robson et Safechuck à l’encontre du King of Pop, décédé en 2009, sont sujettes à controverse depuis qu’elles ont été rendues publiques en 2013 et annulées par la cour de Los Angeles, jugeant que les supposées victimes avaient attendu trop longtemps pour se manifester. Depuis, les deux plaignants sont au cœur d’une vendetta menée par les fans du chanteur, allant de la simple vidéo Youtube cherchant à les discréditer aux insultes et menaces de mort. Suite à la diffusion de Leaving Neverland sur HBO, de nombreuses radios ont décidé de ne plus passer de morceaux de Michael Jackson, tandis que le Musée des Enfants d’Indianapolis a retiré toutes affiches et objets liés à la star. Quelques exemples d’un climat tendu, pas arrangé par les plaintes posées par la famille de MJ contre HBO ou par les dires aberrants de Yann Moix dans «Salut Les Terriens» martelant que Michael Jackson ne pouvait être responsable de tels actes parce qu’étant lui-même «un enfant dans un corps d’adulte».
Pourtant, Leaving Neverland mérite d’exister, et c’est d’autant plus surprenant qu’un monde dans lequel le mouvement #metoo ait pu s’épanouir rejette autant en bloc un tel objet – via notamment le malheureux succès du hashtag «Facts Don’t Lie, People Do». Certes le cas Robson-Safechuck est ambigu et l’absence de preuves ne plaide pas en leur faveur, mais détruire et annihiler d’une telle manière les accusations à l’encontre de Michael Jackson relève d’une forme terrible de conservatisme. C’est affreusement inconfortable de vivre dans une époque où une vague progressiste majeure et salutaire puisse côtoyer à quelques mois près de telles réactions de haine qui nous font retomber des décennies en arrière.
En tant qu’admirateur depuis ma plus tendre enfance du King of Pop, marqué par les clips révolutionnaires à la longueur démesurée de Thriller ou de Ghosts, ses pas de dance mythiques ou encore ses actes humanitaires, Leaving Neverland est un film profondément traumatisant. Traumatisant parce qu’il est impossible pour moi de ne pas m’identifier rien qu’un peu à Wade Robson, lui l’enfant fan absolu de Michael Jackson. Traumatisant aussi parce qu’il pousse à s’interroger. Je n’étais bien sûr pas ignorant des différentes accusations de pédophilie ayant parcouru la carrière de Michael Jackson – la première en 1993, puis la suivante au début des années 2000 – toutes mises en échec, soit par un accord financier pour procéder à l’abandon de poursuite, soit par les contre-témoignages de Macaulay Culkin et… Wade Robson. J’en ai vu des gens juger les plaignants comme honteusement avides d’argent et de célébrité. Peut-être même qu’à un moment de ma vie j’ai pu adhérer à ce genre de pensée…
Leaving Neverland est une œuvre importante parce qu’elle offre enfin un vrai espace de confession aux supposées victimes et leurs proches, soit un peu de nuance au lobbying des fans de MJ. Finalement peu importe si le documentaire est unilatéral et que Dan Reed et son équipe n’ont pas interrogé l’autre camp. Il amène surtout à repenser l’image d’une icône jusqu’ici intouchable et à la remettre en question, voire à questionner ses propres croyances.
Wade Robson est australien. Il a connu Michael Jackson à l’âge de 7 ans, lorsqu’il a gagné un concours de danse et a pu monter sur scène aux côtés de son idole pour danser sur Bad. James Safechuck est né en Californie et fait de la publicité depuis qu’il est bébé. Il joue un jour dans une publicité pour Pepsi et rencontre Michael Jackson, presque au même âge que Robson. Le chanteur va s’enticher des deux enfants jusqu’à envahir leur quotidien à coups de téléphone et invitations dans sa demeure, le fameux Ranch de Neverland, qu’il a fait construire et qui tient son nom de Peter Pan, aussi syndrome dont le chanteur aurait apparemment été atteint – soit grossièrement le refus de grandir. Pendant sept années il va s’immiscer dans leurs vies et celles de leurs familles et, dixit le documentaire, abuser sexuellement d’eux.
Formellement, Leaving Neverland peut paraître un rien trop solennel, monolithique et académique. Le film ressemble globalement à tout autre documentaire de qualité sorti ces dernières années par HBO et Netflix. Soit le montage des témoignages en fonction de la chronologie des faits abordés (de 1986 à 2013), accompagnés d’images et photos d’archives, publiques comme privées. En guise d’aération, quelques superficiels plans en drone des villes de Brisbane, Los Angeles et du Ranch de Neverland. Les témoignages sont eux filmés toujours de la même manière, aux mêmes endroits, avec la même lumière. Il est facile d’y deviner la présence de quelques caméras fixées selon deux ou trois angles différents par intervenant pour donner l’illusion d’une variation.
Cependant, et même si juger de la forme d’une telle entreprise peut paraître un brin mal placé, Leaving Neverland fascine et terrifie par certaines idées de montage. Les témoignages de Robson et Safechuck sont en effet indissociables de ceux de leurs proches, et surtout de leurs mères qui ont joué un rôle important dans leur histoire avec Michael Jackson. Chaque abus raconté par les supposées victimes est suivi par le vécu des deux mamans, qui ne se doutaient pas de ce qui se tramait derrière la porte de la chambre (d’hôtel ou non) du chanteur. Glaçant. Cela pousse évidemment à s’interroger sur la responsabilité parentale, bien que Dan Reed les considère autant victimes que leurs enfants de la manipulation sophistiquée de Michael Jackson.
L’autre point majeur et effrayant de Leaving Neverland, c’est le portrait qu’il fait de la star. Comme s’il avait deux personnalités, on le découvre donc manipulateur d’abord, cherchant autant l’amour des enfants que celui des parents, se faisant considérer comme un membre à part entière de ces familles, tel un autre enfant. Tirant aussi parti de sa renommée et de la situation modeste de ces gens, il abaissait leur garde, leur faisait accepter tout et n’importe quoi sous prétexte que cela apporterait de réelles opportunités à leur progéniture, comme leur faire abandonner l’école pour qu’ils le suivent en tournée, à travers le monde.
Le summum de l’horreur ingénieuse, on le retrouve dans l’architecture même du Ranch de Neverland où les invités résidaient dans des chambres d’hôtes situées à des kilomètres de la demeure principale du chanteur, là-même où dormaient Robson, Safechuck et des tas d’autres enfants. Au sein de cette même demeure, un système de cloches attachées aux portes prévenait toutes venues de potentiels témoins. Michael Jackson avait installé des lits partout dans le Ranch, dans la station du petit train qui faisait le tour de tout le domaine, en haut du château situé dans le parc d’attraction, dans la salle de projection, etc. Autant de lieux qui ravivent de mauvais souvenirs à Robson et Safechuck, détaillant crument les actes masturbatoires, oraux et anaux auxquels la méga-star les incitait.
A la fin de ces quatre éprouvantes heures, difficile de ne pas terminer lessivé, essoufflé. Leaving Neverland traverse les années et les décennies, bien après la fin des abus physiques – et bien après la mort du chanteur – et révèle l’ampleur des dommages psychologiques. Au-delà des larmes de Wade Robson et de l’air désemparé et maladif de James Safechuck lors des interviews, c’est surtout l’impact destructeur de leur rencontre avec Michael Jackson qui choque. On apprend que la famille de Robson s’est disloquée, laissant à l’abandon un père devenu bipolaire, puis résolu à se suicider, seul. Quant à Safechuck, il paraît aujourd’hui toujours partagé entre une forme d’amour impur et de haine pour son bourreau, à qui il a été marié dans une dégoutante et secrète cérémonie de mariage ayant eu lieu dans la suite présidentielle de la star. La violence des images de James dévoilant les bijoux en or donnés en échange de sexe et la bague de mariage, est terrassante. Une position ambigüe qui rappelle par moments celle du personnage de Joseph Gordon-Levitt dans Mysterious Skin (Gregg Araki, 2005).
Leaving Neverland dresse un portrait de la plus grande star musicale de tous les temps en boogeyman, croque-mitaine dévoreur d’enfants et d’enfance, de familles et de vies entières. Une image revient à de nombreuses reprises dans le documentaire et contient en elle toute l’idée. On y voit Michael Jackson enlacer un très jeune James Safechuck. A la lumière des témoignages qui traversent le film, on y décèle l’horreur glaçante derrière les apparences. Michael Jackson y apparaît bien plus monstrueux que dans son rôle de zombie dans le clip de Thriller ou que par ses transformations physiques via de nombreuses chirurgies.
Enfin, le film de Dan Reed travaille aussi notre rapport à la nostalgie et à l’enfance à une époque où les 80’s et son esthétique a envahi l’espace filmique, télévisuel et musical de la décennie en cours. Par l’immense succès des albums Thriller (1982) et Bad (1986) et par ses clips légendaires, Michael Jackson apparaît aujourd’hui avant tout comme une icône des mêmes 80’s – à l’opposé des nineties qui amorcent le début de la fin pour la star. Leaving Neverland rappelle sans cesse la concomitance entre ces évènements et les succès du cinéma de Steven Spielberg et consorts, ainsi que la présidence de Reagan et son Amérique consumériste, antre de Coca Cola, Pespi et MTV. Derrière la bienveillance enfantine de cette époque et le plaisir intarissable et réconfortant de s’y replonger de nos jours, il y a aussi une part horrible et cauchemardesque qui veille. Les années 80, ce sont aussi les dernières années de la Guerre Froide, la catastrophe de Tchernobyl, les morts du Sida…

