[LE VOYAGE À VENISE] Jean-Daniel Cadinot, 1986

Les portes du placard grandes ouvertes, le hardcore gay à la française fait son entrée tardivement, et plus exactement durant le tournant 1977/1978 où les productions diverses vont s’enchaîner à une cadence frénétique quelque part entre Paris et New-York. Un royaume qui se divisait alors entre les prod fauchées et bâclées d’Anne-Marie Tensi (auquel rendait hommage Yann Gonzalez dans Un couteau dans le cœur) et le tandem Les films de la Troïka/ films du Vert Bois où Jean-Etienne Siry et Jacques Scandelari retrouvaient avec succès la saveur-sueur des hits américains. L’arrivée du sida et l’extinction des salles de cinémas pornos auront, hélas, raison de cette parenthèse enchantée. Sauf pour Jean-Daniel Cadinot, qui sera le seul à exercer durant près de trois décennies.

Bien que photographe à l’origine, pas de chichi ici: on baise autour d’un fil rouge rachitique, et tout est prétexte à dénuder des garçons. Parfois trop, les imageries abordées (cousinades, adolescents en ruts, scouts, écoliers, délinquants…) louchant alors vers une esthétique pédérastique (au sens premier du terme) qu’on peut estimer assez gênante. On pourrait aussi accuser ce grand manitou du minet d’avoir occupé l’espace avec des corps filiformes, faisant croire aux quelques égarés que l’homme homosexuel ne pouvait guère exister en dehors de ces représentations… mais c’est un autre débat. Rangeons notre bâton et sortons autre chose pour évoquer le très amusant Voyage à Venise, sans aucun doute son meilleur film. Cadinot a eu trop peu d’occasion de tourner hors de France (du moins pour les extérieurs) pour s’en priver. Et pas n’importe où, puisqu’il jette son dévolu sur la cité des Doges en plein carnaval.

Nez crochus, colombins en colombines et froufrous à loisirs envahissent les rues, donnant l’occasion de se perdre sans savoir qui se trouvent sous les masques. C’est un vertige auquel va se confronter le jeune Julien, un ado subissant un voyage avec ses bourges de parents, soit une Jacqueline à perle passant son temps à le rabrouer et un Papa se contentant de hausser les épaules. Les hormones en ébullition, le garçon s’éclipse dès qu’il peut, en espérant bien ne pas enfiler que des costumes: ça tombe bien, c’est dans une arrière-boutique que son aventure commence à grands coups de branlettes et d’éjac au ralenti. Poursuivie par une troupe de jeunes gens masqués, il honorera un hétéro qui était persuadé de courser une jeune fille. Ivre d’amouuuur, le jeune garçon émoustillé devra découvrir les alcôves lubriques d’une Venise secrète pour retrouver l’objet de son désir, assistant par exemple à une très troublante scène d’initiation où un inconnu se fait posséder dans des catacombes par trois hommes masqués.

Sans crier au génie, cette course à l’envie donne une énergie aussi romantique que polissonne à ce doux périple, où Venise soulève son masque pour y révéler un monde lubrique et secret. Passons sur les choix de musiques inégaux (soit sublime, soit ringuardos à souhait) et les dialogues bas du front, et jouissons tout au mieux de ce récit d’apprentissage quasi-sadien: l’orgie finale, où le héros sera offert tel un gâteau humain (je vous laisse imaginer où vont les bougies), et où se mélange allégrement hommes et femmes, ce qui peut tout à fait surprendre pour un Cadinot (qui jouera aussi de l’aspect bi dans son Deuxième Sous-sol). Avant que celui-ci ne soit sauvé par l’homme de ses rêves dans un ultime souvenir vénitien délicieux… J.M.

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