Il faut commencer The Intruder là où s’arrête BlacKkKlansman – J’ai infiltré le Ku Klux Klan de Spike Lee, dans une ébullition documentaire qui prend place non pas à Charlottesville, mais à Caxton, délicieuse bourgade du sud des États-Unis à la fin des années 50. Adam Cramer (William Shatner), jeune premier au physique déjà Kennedy-compatible, prétend être missionné par une organisation qui « fait dans le social ». Ça tombe bien : la ville vient tout juste de voter une loi en faveur de la déségrégation, permettant à un quota d’élèves noirs d’intégrer un lycée fréquenté par des Blancs; ce qui ne va pas sans tourmenter la charmante commune…
Plus charismatique et envoûtant qu’un Daniel Conversano tassé au fond de son canap’, le tribun Cramer ne tarde pas à montrer ce qui motive sa petite entreprise de psychologie sociale : surfer sur le racisme larvé d’une communauté pour l’encourager à passer à l’acte.
Vous l’aurez compris, la ressortie du film tombe à propos, travaillant le parfait symétrique de ce qui alimente chaque semaine nos fils Facebook : d’un côté des lois progressistes mal accueillies par ce Sud qui serait « ontologiquement » raciste (c’est dit dans le film), de l’autre des lois progressistes qui ne font qu’avancer au petit trot la situation des Noirs. Débrouillez-vous pour savoir ce qui relève du 20h ou de la fiction.
Fiévreux, nerveux, tendu comme un épisode de Twilight Zone, ce film-brasier est un témoignage formidable d’un basculement d’Hollywood, ce moment où, totalement grippée, la machine à rêves s’en va saisir ses meilleurs représentants à la marge. A coup de contre-plongées irrespirables, le réalisme claustrophobique du film va chercher du côté de Frankenheimer et anticipe le modus operandi de l’inconfort et de l’ambigu que le Nouvel Hollywood chérira tant. Il faut imaginer un film noir diurne, coincé entre deux âges d’or d’Hollywood, surgissant aussi après la série B: si la critique de l’époque a mordu à l’hameçon, on comprend bien ce qui a pu, en plus du sujet abrasif, décontenancer le public.
« Ça a été de loin le plus grand risque artistique et commercial de ma carrière : un film en noir et blanc, à 80 000 dollars, sur la question raciale dans une petite ville, en grande partie autoproduit »*. Le film n’a pas été qu’un bide en salles, la pré-prod comme le tournage en décor naturel ont eux aussi été catastrophiques : financiers aux abonnés absents, Corman et son frère contraints d’hypothéquer leurs maisons pour libérer des fonds, hostilité des figurants locaux lorsqu’ils découvrent de quoi parle le film, menaces de mort à la pelle, matériel endommagé…
« J’avais choisi de tourner dans le Missouri, un État assez éloigné du Sud profond, pensant pouvoir travailler tranquillement. Je me trompais. Il n’y avait pas besoin de pousser jusqu’en Alabama ou au Mississippi pour voir affleurer le racisme qui couvait à l’époque dans le pays. Nous avons dû adopter la technique du shoot and run: tourner la scène le plus vite possible, et prendre nos jambes à notre cou avant que les gens du coin ne comprennent ce qu’on était en train de filmer. La menace était réelle. »**
Dans la grande tradition du film maudit repêché des enfers des décennies plus tard, The Intruder occupe une place de choix, rejoignant le convoi héroïque des films en avance sur leur temps. No offense Spike, mais tout le monde ne peut pas en dire autant.
* Roger Corman, « Comment j’ai fait 100 films sans jamais perdre un centime » écrit en 1990, traduit et édité en 2018 chez Capricci
** Charles Beaumont, scénariste du film, dans la préface du livre « Un intrus » (Belfond, réédité en 2018)


![[SALO OU LES 120 JOURNÉES DE SODOME] Pier Paolo Pasolini. 1975.](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2018/09/salo-ou-les-120-journees-ii08-g-1068x714.jpg)