Parmi les nombreux chants qui rythment Le testament d’Ann Lee, il y en a un qui revient fréquemment, et dont les premières notes rappellent celles de Stairway to heaven, de Led Zeppelin, au point que cette association, volontaire ou non, impose la ritournelle non seulement comme le thème musical du film, mais comme le sujet lui-même, pour peu qu’on paraphrase les paroles de la chanson originale: « Il y a une femme qui est persuadée que la vertu vaut de l’or, et elle s’achète un escalier pour monter au ciel ». C’est plus ou moins l’histoire qu’a entrepris de raconter la scénariste et réalisatrice Mona Fastvold (avec son partenaire Brady Corbet, qui a coécrit le scénario et dirigé la seconde équipe), en retraçant le parcours très étrange d’Ann Lee, fondatrice d’une secte religieuse extrêmement austère dans l’Amérique de la fin du XVIIIᵉ siècle. Il n’y a pas besoin d’aimer ou d’admirer un personnage pour s’y intéresser, mais le cas d’Ann Lee est tellement singulier dans ses contradictions et ses excès, et Fastvold le traite de façon tellement ambivalente (y avait-il du sens à sa folie ?) qu’on a du mal à ramasser les morceaux à la fin.
Élevée à Manchester dans la religion méthodiste, Ann Lee a rejoint une obédience où la confession était pratiquée en public par les chants et la danse en vue d’obtenir une libération physique et spirituelle. Ces trances collectives particulièrement agitées ont valu à leurs adeptes le surnom de « shakers » (quakers secoués). Déjà copieusement perturbée, Ann Lee a trouvé dans ce contexte une façon de transcender ses propres angoisses et phobies, et elle s’y est engouffrée sans retenue, jusqu’à s’affirmer comme la réincarnation féminine du Christ ayant pour mission de guider les candidats à l’élévation spirituelle grâce à un ascétisme rigoureux. Le film, divisé en trois parties, raconte respectivement les origines du personnage, son avènement en tant que meneuse spirituelle, et ses efforts pour établir son mouvement en Nouvelle-Angleterre.
Un aspect essentiel de sa personnalité, qui est son aversion pour le sexe, est exposé comme le résultat d’une accumulation d’occurrences malheureuses. Élevée dans une famille nombreuse où régnait la promiscuité, elle est dérangée la nuit par les ébats de ses parents qu’elle ne peut pas ignorer et qui la dégoûtent. Plus tard, elle est mariée malgré elle au forgeron Abraham (Christopher Abbott), un pervers sadique qui la fouette pendant le « devoir conjugal ». Pour achever le tableau, elle donne naissance à quatre enfants qui meurent tous en bas âge. Pas étonnant qu’elle soit définitivement vaccinée contre la « cohabitation charnelle » qu’elle assimile à une punition. En attendant de prêcher la sainteté par l’abstinence inconditionnelle, elle est plusieurs fois emprisonnée pour ses actes et pour ses prises de position considérées comme subversives. C’est au cours d’un séjour en prison qu’elle affirme avoir la révélation de sa nature divine. Persuadée qu’il n’y a pas d’avenir en Angleterre, elle convainc quelques adeptes (son frère, sa nièce, un mécène…) de la suivre en Nouvelle-Angleterre pour y installer ce qu’il faut bien appeler une secte. Leur doctrine est fondée sur une observation stricte de principes parfois intéressants (égalité entre hommes et femmes, neutralité, pacifisme, condamnation de l’esclavage), mais aussi d’un ascétisme immodéré, condamnant l’entreprise à l’échec.
L’intransigeance d’Ann Lee se retrouve dans les choix esthétiques de Fastvold et Corbett, notamment dans une forme de refus du réalisme qui se manifeste pour commencer dans les décors. Si la sensation de dépaysement correspond à celle du personnage principal qui s’exile pour pouvoir s’exprimer, le tournage en Hongrie (comme pour The Brutalist) provoque un décalage flagrant, la lumière, la végétation et l’atmosphère n’ayant rien de commun avec celles des États de New York, du Massachusetts ou du Connecticut où sont censés s’implanter les Shakers. Mais ce parti pris se retrouve à peu près à tous les niveaux de la mise en scène caractérisée par sa théâtralité. Fastvold s’est beaucoup intéressée aux danses et aux chants qu’elle met en scène à répétition, comme pour rythmer le film à la façon des comédies musicales. Mais ce qu’elle implique de stylisation et d’artifice entre sans arrêt en conflit avec le sujet qui est l’ascèse, le refus du luxe et de la décoration. On pourrait en dire de même du choix d’Amanda Seyfried, qui porte un grand coup au principe de suspension de l’incrédulité. Elle ne ressemble absolument pas à la vraie Ann Lee (dont le physique austère était raccord avec ses principes), mais l’interprétation demandait une force de conviction et une chaleur humaine que l’actrice projette adéquatement, et sans lesquelles on aurait eu du mal à suivre.
Le titre pose la question de l’héritage, alors que la réponse est apparemment inscrite dans la doctrine d’Ann Lee. Pas de sexe, donc pas de descendance, et pas de transmission. Effectivement, à sa mort, la communauté et ses quelques milliers d’adeptes répartis dans diverses communes se sont dispersés, prouvant que c’est bien la meneuse qui cimentait la communauté, mais pas la croyance. Ce qu’il en reste est purement matériel : une forme de mobilier extrêmement dépouillé qui est considéré aujourd’hui comme précurseur du minimalisme.
11 mars 2026 en salle | 2h 17min | Biopic, Drame, Historique, MusicalDe Mona Fastvold | Par Mona Fastvold, Brady Corbet Avec Amanda Seyfried, Lewis Pullman, Tim Blake Nelson Titre original The Testament Of Ann Lee |
11 mars 2026 en salle | 2h 17min | Biopic, Drame, Historique, Musical


