Évoquant le meilleur du cinéma contestataire, Tiempo de Revancha («le temps de la vengeance» en français), film argentin méconnu de Adolfo Aristarain, n’a rien perdu de son insolence.
PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR
Première image: un papa noël électronique au téléphone, le dos courbé, tape machinalement des lettres avec sa plume. De jeunes choristes dans les rues chantonnent des chansons. C’est le générique de début. On retrouvera ces détails gentillets à la fin. Histoire de marquer un rude contraste avec l’histoire qui nous est racontée. Celle de Bengoa, ancien syndicaliste spécialisé dans les explosifs, qui travaille dans une mine de cuivre, au dangereux poste de dynamiteur. Le grand patronat l’exploite, lui et son équipe, comme des vauriens et deux ouvriers trouvent la mort sur leur lieu de travail. Attention: travailler peut être dangereux pour la santé. Voilà pour la première leçon. C’est aussi la première partie du film. La seconde négocie un virage brut: c’est l’heure de la revanche. Face à des conditions de sécurité et de travail néfastes, Bengoa monte une escroquerie à l’assurance en simulant un accident et de surcroît une infirmité. Entre celui qui se dégonfle au dernier moment et les explosions des roches, on obtient un moment de suspens incroyable. Finalement, ça fonctionne. Par le choc, le protagoniste prétend être muet. Auprès de tout le monde (sauf de deux trois collègues dans la machination). Sa femme ne le comprend plus – même s’il communique avec elle avec une ardoise et ses supérieurs viennent à son chevet avec obséquiosité pour lui verser une forte indemnisation pour qu’aucune enquête ne soit pas ouverte. Comme il est malin, fatigué et énervé, le héros va aller jusqu’au bout de son implacable logique pour torturer une bande d’enflures de costards cravatés. La société selon Adolfo Aristarain.
La vraie réussite de ce film assez curieux et assez introuvable où les acteurs sont habillés comme dans un épisode de l’inspecteur Derrick vient de son intransigeance. Mais aussi de sa capacité sereine à traiter frontalement de problèmes sociaux sans tomber dans le didactisme bidon de la paperasse explicative ni même une détermination à dresser un de ces sujets-vérité édifiants pour la télévision. En relatant tout d’abord une dureté quotidienne et en tendant dans un second temps le majeur à tous ceux qui exploitent les travailleurs intègres bossant au péril de leur vie, Aristarain passe à la moulinette les lois du film à thèse pour montrer les répercussions d’une telle affaire sur une vie à la fois professionnelle et intime. Pour ainsi dire, ce qui intéresse le réalisateur (et nous, par la même occasion), c’est la dimension humaine d’un thriller social qui n’en finit plus de rebondir et qui emprunte la logique désabusée de son personnage interprété par Federico Luppi qui, avec un bon sens absurde, passe de vivant à mort, de causant à muet. Expressif quand il ne dit rien; intense dans sa révolte silencieuse: il n’en fait pas trop ni trop peu et on l’en remercie. A travers le parcours de ce Sisyphe marginal toujours à deux doigts du gouffre de désespoir, Adolfo rejoint la lignée contestataire des cinéastes italiens révoltés (genre Marco Ferreri) qui en racontant des histoires minuscules témoignent de la détresse majuscule du monde. Comprendre par là que cette revanche volcanique ne s’adresse pas qu’à une communauté mais à tout le monde. D’autant que – si ça peut en rassurer quelques uns – tout ce qui pourrait rebuter (le côté film d’entreprise kitsch des années 70) n’est qu’un prétexte pour amplifier une vraisemblance cruelle et un vérisme franc.
Libre à chacun de disséquer le film comme bon lui semble. Au premier degré, Tiempo de Revancha s’inscrit comme une œuvre robuste qui ne rigole pas avec les problèmes soulevés et se permet quelques images marquantes (le mari muet, surpris par sa femme en pleine nuit, qui se fout une cigarette sur le bras pour montrer son désarroi). Au second, on peut voir une dimension symbolique, pour ne pas dire symboliste, tant le combat de cet homme dressé contre l’entreprise d’exploitation minière rappelle le conflit d’un David contre un Goliath, truffé de dangers moraux et physiques, préfigurés par les explosifs. Certains risquent de tiquer ou d’adorer le dénouement Scorsesien, inattendu et abrupt – donc hyper violent. Mais cette chute était inévitable. Tiempo de revancha appartient à ces films dont le dessein pessimiste tend à converger tous les enjeux socio-politiques vers un exutoire final pour que le spectateur se prenne de plein fouet cette métaphore sur l’impuissance. Dans son genre, c’est balèze.


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