Après L’esprit de la ruche, Victor Erice continue de mettre en lumière les ténèbres du monde dans Le Sud.
Quand elle n’écoutait pas en boucle son 45 tours de Porque Te Vas (Cría cuervos, Carlos Saura, 1976) Ana Torrent hantait déjà L’esprit de la ruche, film fondateur et essentiel de Victor Erice, homme si rare qu’on pouvait le considérer comme le Terrence Malick espagnol (ce qui ne veut plus rien dire vu que Tonton Terrence est devenu stakhanoviste): trois films en 30 ans, autant dire qu’il fallait s’armer de patience. Et à chaque passage, des œuvres qui laissent empli d’admiration. Pourtant, le temps n’a pas été clément avec son second film El Sur, prolongation sublime mais jamais redondante de L’esprit de la ruche. Gracieusement accueilli à Cannes (tout comme le sera son film documentaire Le songe de la lumière, 10 ans plus tard), Le Sud a depuis, tristement disparu de la circulation française.

Ici, dans cette chambre obscure où le soleil progresse lentement, sur ces doigts qui circulent autour d’une petite boite nacrée, dans une larme, déjà une, on retrouve le Victor Erice patient, posé, poétique, possédé par le clair obscur de L’esprit de la ruche. À nouveau un regard d’enfant, ici en deux temps et deux âges: Estrella, qui mène une existence faussement paisible entre son père et sa mère, dans une maison quelque part entre la ville et la campagne. La guerre civile est passée, nous sommes à la fin des années 50, et l’Espagne de Victor Erice est encore et toujours ce fantôme, ce songe flottant.

Estrella slalome dans une baraque de non-dits, amourachée, bouleversée et fascinée par un père à la fois ici et là, doux et rassurant, mais évasif et mystérieux. Tout comme dans L’esprit de la ruche avec la projection de Frankenstein, le cinéma sert ici à créer un lien avec le réel: jamais naïve, la petite Estrella découvre l’amour de son père pour une actrice de cinéma. Dans les murmures des adultes, qui ne rentrent bien évidemment jamais dans les détails, elle tente de lever le voile sur le passé d’un homme qu’elle connaît peu, sur le Sud qu’il a laissé derrière lui. Ce Sud qui n’existe qu’à travers des cartes postales criardes, qui détonnent dans une Castille triste à pleurer. Parce que tout est mystère, lumières et ténèbres, révélations à moitié chuchotées et silences bruyants, Erice n’a nul besoin de sortir la grosse artillerie et les violons. Parce que tout est là, dans le regard d’une petite fille, puis d’une adolescente désenchantée. Dans les yeux d’un père dont la mélancolie galopante a finalement contaminé la chair de sa chair. Un ballet d’images dont la beauté coupe le souffle, sans doute le travail le plus accompli du grand Jose Luis Alcaine, qui fera des merveilles chez Pedro Almodovar et Bigas Luna.

Même si Erice, très déçu à l’époque, finira par se résigner, El Sur est en réalité un film tristement inachevé. L’épilogue, qui n’en était pas un, s’ouvrait en vérité sur un chapitre décisif où l’on découvrait enfin ce Sud si convoité. Le producteur Elias Querejeta en décidera autrement, forçant le réalisateur à couper court aux scènes restantes. Trois petits points finaux qui se disputent la petite frustration et la grâce de l’esquisse. Rien qui n’empêche El Sur d’être un film merveilleux et inoubliable, dont l’émotion feutrée vous obsédera longtemps.
| Titre original: El sur Réalisation: Víctor Erice Avec: Omero Antonutti, Icíar Bollaín Durée: 93 minutes Sortie: 1983 |
