C’est un film qui revenait chaque semaine dans L’officiel des spectacles à la fin des années 90, projeté en boucle dans un cinéma du Quartier Latin dont on a perdu le nom. Un titre exotique (Le Rocher d’Acapulco), une tête d’affiche remarquée dans une comédie populaire archi-rediffusée-sur-TF1 avec Grace de Capitani (la belle Margot Abascal, jolie fleur sur le tas de fumier Promotion Canapé de Didier Kaminka réalisé en 1990) et un rectangle précédant le titre, avertissant façon actung achtung l’interdiction aux moins de 16 ans (comme Les corps ouverts de Sébastien Lifshitz en son temps). D’un œil loin de Paris, sur le papier, cette addiction d’éléments qui, a priori, n’avaient rien à faire ensemble, donnait furieusement envie. Le découvrir aujourd’hui est conforme à toutes les attentes qu’on s’en faisait et à tous les fantasmes qu’il revêtait. À savoir du bon cinéma d’auteur underground et mystérieux, réservé à du public trèèèèès averti venu se perdre dans l’obscurité d’une salle de cinéma où, à l’écran, sont projetées de jolies choses (d’un point de vue de ciné chaos), mais pas très jolies (d’un point de vue humain).
C’est le premier long métrage très étrange du réalisateur Laurent Tuel, qui avait déjà fait ses preuves dans le zarb avec ses courts (Le jour de chance en 1992 et Hillbilly Chainsaw Massacre en 1995) et qui a signé par la suite Un jeu d’enfants en 2003, un thriller horrifique (très loin d’être nul, très injustement oublié) avec Karin Viard et Charles Berling vs des enfants possédés par des vieux; et le très popu Jean-Philippe en 2006 avec Johnny et Luchini. L’histoire du Rocher d’Acapulco, c’est celle de Sandrine (la douce Margot donc), jeune provinciale montée à Paris, frêle et renfermée, qui rêve de devenir chanteuse et qui, las!, doit se contenter d’un job de vendeuse chez Tati comme d’une chambre d’hôtel minable où, sujette à de terribles phobies de cafards, elle s’apprête à perdre la boule, façon Catherine Deneuve dans Répulsion de Roman Polanski (l’horreur rôde toujours chez Tuel). L’ancien petit ami de son frère (Antoine Chappey), lui, se sent seul depuis le départ de son copain et ne communique qu’avec son poisson rouge dans un bocal. Après un malaise, il retrouve Sandrine à l’hôpital, l’héberge chez lui, la prend sous son aile, tombe amoureux… et, plutôt que de l’emmener faire la Star’Ac (faut dire, ça n’existait pas encore!), vit à travers elle ses fantasmes en la plongeant dans un réseau de Minitel rose (c’était avant les Internets, à l’époque des 3615 Ulla), telle une prostipute au contact de vieux vicelards. Jusqu’à ce que l’innocente créature lui échappe et tombe sous le charme du veilleur de nuit du début (Zinedine Zoualem).
Drôle d’histoire d’amour réunie par un fantôme (celle du frère, absent, dont on n’entend que la voix et ne voit que les lettres). Drôle d’affaire de couple réuni par la solitude, où chacun vit ses désirs par procuration, sa sexualité de façon extrême, pour des raisons qui lui sont propres et que tout le monde, le réalisateur en premier, se gardera bien de juger. Pour raconter cette histoire sise dans le Paris des années 90 (comme un prolongement angoissé du sombre Paris dépeint par Mehdi Charef dans Miss Mona dans les années 80), Tuel s’est inspiré d’un fait-divers lu au pif dans le journal où un jeune femme s’introduisait chez les hommes rencontrés par Minitel et, pendant qu’elle faisait l’amour avec eux, son complice et amant entrait dans la maison et volait l’argent. Il a réécrit cette affaire pour la raconter de façon moins ample et romanesque qu’un Breaking The Waves, au hasard – pour ce qui est de l’abnégation et du don de soi – et avec une bizarrerie moins dense qu’un Twin Peaks. Mais l’intensité et l’opacité n’en restent pas moins bien réelles, joliment mises en lumière par le chef opérateur Stéphane Krausz. Avec le recul, on s’amusera un peu de la part pittoresque du film, au moins aussi datée que le bon vieux Minitel rose, avec cette palanquée de petits seconds rôles, parmi lesquels on retrouve les toujours prêts-à-l’emploi Howard Vernon ou Jean-Christophe Bouvet (manque plus qu’un Udo Kier et on est bon – il était pris chez Lars, justement!).
Et le rocher d’Acapulco, sinon, dans cette affaire? La fameuse cité balnéaire ne sera évoquée qu’à travers la carte postale envoyée par le frère. Une vision d’ailleurs en contrepoint avec le glauque, le béton et le mal de vivre tout autour de nos deux âmes solitaires. RLV
Réalisation : Laurent TuelScénario : Laurent Tuel Interprétation : Margot Abascal, Antoine Chappey, Zinedine Soualem, Simon Reggiani… Durée : 1h10 |

Réalisation : Laurent Tuel