« Le règne animal » de Thomas Cailley: une réussite éblouissante, probablement la fiction la plus viscéralement réaliste de l’année

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1999

À la suite des Combattants (2014), Thomas Cailley fait plus que transformer l’essai avec Le règne animal. Il prouve enfin la possibilité d’un cinéma français qui n’a peur ni de ses ambitions ni d’en prendre les moyens. Enfin, il est à l’aise dans tous les genres, sans chercher à les contourner pour masquer une incapacité à les traiter correctement, comme c’est trop souvent le cas dans les tentatives récentes en ce domaine. Cailley ne s’impose aucune limite, et s’il flirte avec la SF, le fantastique et l’action, c’est parce que son histoire et ses personnages l’exigent, et quand c’est le cas, il met en œuvre tous les outils nécessaires (maquillages, prothèses, animatronique ou image de synthèse), quitte à inventer de nouvelles combinaisons pour illustrer sa vision. Il n’a pas peur non plus de demander à ses acteurs de s’investir physiquement pour être raccord avec leurs personnages. Cette inventivité sur mesure est aussi une des raisons qui rend son film si convaincant.

Le début est un modèle de mise en place immédiate qui prend à l’estomac, d’autant plus qu’il a lieu dans le contexte trompeur d’un embouteillage immobilisant les deux personnages principaux, un père (François) et son fils (Émile), joués par Romain Duris et Paul Kircher. Soudain, un fourgon est accidenté, libérant ce qui ressemble à un homme oiseau. On est dans le vif du sujet: une mutation frappe aléatoirement la population en transformant certains individus en animaux. François part avec son fils en Gascogne pour être plus près de sa femme contaminée, qui doit être internée dans un centre spécialisé de la région.

Cailley traite plusieurs thèmes à la fois, l’accent étant mis sur la relation père/fils qui évolue en fonction des rebondissements. Très attaché à la transmission, il traite de ce que le père apporte à son fils, mais aussi de ce qui passe dans l’autre sens, le parcours du fils s’assimilant à une véritable expérience initiatique. La transmission s’entend aussi au sens épidémiologique. Emile semble avoir été contaminé lorsqu’il est allé rendre visite à sa mère, mais la question se pose aussi de savoir si le virus se transmet par le sexe, comme peut le laisser supposer la relation d’Emile avec une fille de sa classe. La différence qui sépare les humains des mutants est ouverte à l’interprétation. Ce qui est clairement montré, c’est la disparité des réactions individuelles et collectives selon le degré de tolérance. Au-delà de la métaphore facile, la mutation est troublante puisqu’elle frappe des gens auparavant considérés comme normaux, un peu comme ce qui arrive lorsqu’une guerre se déclenche, transformant d’un seul coup en ennemis des gens qui auparavant étaient voisins.

La grande réussite du film est de traduire de façon palpable ce que vivent les personnages. C’est particulièrement frappant avec Émile, qui subit une transformation en profondeur, pas seulement en tant qu’adolescent, mais en tant que mutant. Son corps s’éveille et se transforme, il découvre de nouvelles sensations, ainsi qu’une puissance dont il n’a pas pleinement conscience. L’acteur s’est préparé physiquement, en apportant sa propre sensibilité et ses propres intuitions. Le personnage de Fix (Tom Mercier), qui se transforme en oiseau, est un autre exemple de création complexe. En plus de porter des prothèses et du maquillage, l’acteur s’est sculpté une musculature spécifique pour agir comme un oiseau en train d’apprendre à voler, mais il a aussi appris comment produire des sons à la façon des oiseaux. Les décors obéissent à une même détermination: ils ont été soigneusement choisis pour leur évocation d’une forêt primitive dans une partie sauvage et difficile d’accès de la Gascogne.

Le traitement visuel est, lui aussi, adapté à l’action: le chef opérateur David Cailley (frère du réalisateur) utilise des caméras mobiles pour suivre les acteurs dans leurs déplacements souvent très rapides, mouvementés et parfois aériens. Les effets sonores sophistiqués complètent une contribution à ce qui est probablement la fiction la plus viscéralement réaliste de l’année. G.D.

4 octobre 2023 en salle / 2h 08min / Drame, Aventure, Fantastique
De Thomas Cailley
Scn Thomas Cailley, Pauline Munier
Avec Romain Duris, Paul Kircher, Adèle Exarchopoulos

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