Déchu de la nationalité turque au début des années 80, le réalisateur Yilmaz Güney s’est installé en France, où il a pu tourner, grâce au producteur Marin Karmitz et au ministère de la Culture, Le Mur, film terrible sur les pénitenciers d’enfants de son pays. Ceux qui l’ont découvert en salles ou des années après sa sortie, lors d’une diffusion tardive sur Arte, ne l’ont jamais oublié.
Qui se souvient du choc ressenti en découvrant Le Mur dans une salle de cinéma ou devant son écran de télévision, à une époque pas si lointaine où des films comme ça passaient à la télévision? Deux ans après Pixote, la loi du plus faible de Héctor Babenco, on abandonne encore des enfants, ici prisonniers du pénitencier central d’Ankara. Là-bas, dans cette prison, une section est réservée aux plus jeunes délinquants. Et dans le dortoir 4, les conditions de détention sont terribles. Deux gardiens veillent à tour de rôle sur ce monde atroce. L’un s’appelle Cafer, le plus haï, le plus craint; l’autre, c’est Tonton Ali, celui qui veille sur ses enfants mais que l’on vire à mi-chemin parce que trop gentil. Pour améliorer leurs conditions de détention, les jeunes prisonniers fomentent une révolte, espérant être transférés dans une meilleure prison. Rien ne pouvait être pire.
N’écoutez pas ceux qui, confortablement assis dans le fauteuil d’un hôtel quatre étoiles, vous parlent de leur dernier long métrage comme d’un film maudit sur le ton de la complainte pour susciter votre commisération. Pitié! Car s’il y avait un cinéaste sur Terre qui pour le coup pouvait parler de malédiction à juste titre, c’était bien ce cher et regretté Yılmaz Güney (de son vrai nom, Yilmaz Putun). Rien ne le prédestinait à souffrir le martyr. Il avait commencé sa carrière dans les années 60 comme acteur superstar du cinéma turc, – on le surnommait même «le Roi affreux». A l’époque, il savait tout jouer : les contrebandiers, les justiciers, les paysans, les losers. On aimait bien le voir dans tous ces états. Tout cela, c’était avant de s’opposer à son gouvernement. Avant de devenir un scénariste engagé (une cinquantaine de scripts pendant deux décennies, rien de moins). Avant d’être emprisonné comme un vaurien à trois reprises par le gouvernement.
Condamné à plus de cent ans de prison pour ses écrits et ses films par la junte militaire turque en 1980, Güney était alors passé de l’autre côté du miroir, coincé pour la première fois de sa vie d’artiste révolutionnaire engagé, se trouvant dans l’impossibilité de faire du cinéma et donc d’accomplir son dessein précieux : témoigner de son temps, de son époque, de son pays. Révéler ce qu’un être humain est prêt à endurer, aussi. Emprisonné, il n’avait plus le droit d’entretenir des contacts avec le monde extérieur. Le régime militaire avait saisi les copies de ses films. Après de nombreuses tentatives, il avait réussi à s’évader le temps d’un bref instant de permission, à s’exiler en Suisse et à trouver refuge en automne 1981 en France, qui lui avait offert l’asile ainsi qu’à sa femme et ses deux enfants. Autre époque.
Une fois libre, Yılmaz Güney s’était consacré au montage de Yol dont il avait écrit le scénario en prison et dirigé le tournage en correspondant avec son assistant Şerif Gören en lui donnant des indications depuis sa cellule. Les rushes avaient quitté la Turquie de manière clandestine. Au final, le film avait été accueilli en grande pompe au Festival de Cannes en mai 1982 et il avait même partagé la Palme d’or, dans un geste symboliquement fort, avec Missing de Costa Gavras, avant de rencontrer un succès un peu partout dans le monde. La Turquie, elle, n’avait pas oublié, ni pardonné et la polémique prenait de l’ampleur. Sur ordre des autorités, personne n’avait le droit de prononcer son nom dans la presse ou à la radio, il fallait se contenter de l’appeler «le traître». Ses proches restés là-bas ne pouvaient plus entrer en contact avec lui et ceux qui osaient prononcer son nom étaient automatiquement censurés (authentique). Pendant ce temps, la résistance s’organisait et les films de Güney étaient refilés sous le manteau. Les intellectuels qui, comme le disaient Orwell, «étaient portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires” n’adhéraient pas vraiment à son courage, lui reprochant d’avoir «exploité» ses deux collaborateurs, Serif Goren et Zeki Otken, d’avoir donné une mauvaise image de la Turquie à l’étranger ou encore de s’être revendiqué comme Kurde.
Au sommet, Güney voulait frapper encore plus fort. La Palme d’or lui ayant offert les coudées franches, il avait saisi cette chance pour faire et montrer ce qu’il voulait envers et contre tous les censeurs. Il voulait parler de résistance hardcore pour avoir vécu la prison, les révoltes et de les humiliations. Ce sera le sujet de son film suivant, Le Mur, tourné en France, racontant les conditions pénitentiaires en Turquie: «Je n’ai pas voulu construire la copie conforme d’une prison donnée en Turquie. Il s’agissait plutôt d’une synthèse de toutes les prisons que j’ai connues. Il en a été de même pour l’histoire. Bien que l’axe principal en soit la révolte des enfants du dortoir 4 à la prison ouverte d’Ankara en 1976, les histoires individuelles parallèles proviennent des témoignages et des observations accumulées lors de mes séjours dans différents pénitenciers. Cela a parfois été dur, voire douloureux. À nous de dire les réalités de la Turquie, pour faire en sorte qu’elle puisse enfin changer; à eux d’interdire et d’emprisonner pour que rien ne change. Mais pour combien de temps encore?»
Sadisme des gardiens (sauf le gentil Tonton Ali, qui plie bagages à mi-parcours, dans des conditions dégueulasses), sévices sexuels, mutineries, passage à tabac sur les enfants… Ce film, plongée terrible dans l’enfer carcéral, révèle toutes les conditions inhumaines de détention – et on dit bien TOUTES. Güney filmait des scènes fortes dans un rapport organique de proximité avec notamment des plans sur les visages en souffrance. Forcément, les premiers spectateurs occidentaux avaient été échaudés par sa crudité (une scène d’accouchement vécue dans son intégralité). Mais ce que l’on conserve maintenant de ce voyage au bout de la nuit, des années après l’avoir découvert et vu qu’une seule fois (pas deux, car on ne le supporterait pas), c’est sa radicalité. Güney n’avait pas peur de la monstruosité, celle d’un corps ou celle d’un geste déplacé sur un enfant sans défense. Il allait jusqu’au bout d’une logique de dénonciation afin d’alerter. Peut-être avait-il frappé trop fort pour être entendu. Très déçu par l’accueil critique et public de ce film dans lequel il avait mis toutes ses tripes, affaibli par une maladie non soignée en prison, Güney s’épuise et succombe à un cancer en septembre 1984 à Paris à l’âge de 47 ans, laissant l’humanité et les cinéphiles se débrouiller avec cette ultime vision du chaos.
Titre original: DuvarRéalisation: Yılmaz Güney Scénario: Yılmaz Güney Avec: Şişko, Tuncel Kurtiz, Ayşe Emel Mesçi Kuray Durée: 112 minutes Sortie: 1983 |

Titre original: Duvar