La BD Le labeur du diable sort ce mois-ci, dans sa première partie au moins, puisque le scénario a été développé en deux tomes. La genèse de l’histoire vaut d’ailleurs son pesant de frissons, comme l’indique l’auteur Fathi Beddiar dans l’interview qu’il nous a accordée, ainsi que dans le cahier bonus qui accompagne l’album.
À la base, il s’agit du thème classique de la revanche du frustré. En l’occurrence, Webster Fehler, un employé d’un cabinet d’avocats qui fait tout ce qu’on peut attendre de lui: il est loyal, honnête, travailleur, mais en contrepartie de ses efforts, il ne reçoit qu’indifférence, mépris et humiliations de la part de ses collègues et de ses chefs. Jusqu’au jour où il tombe par hasard sur une sacoche contenant l’équipement essentiel d’un policier en mission, avec plaque, argent et arme. Webster y voit l’occasion de se métamorphoser. Comme par magie, les accessoires lui donnent l’illusion de posséder des superpouvoirs, tandis qu’une présence intérieure lui ordonne de faire ce qu’il n’aurait jamais osé jusqu’à présent. Après s’être vengé méthodiquement de tous ceux qui l’avaient humilié, il part dans une sorte de croisade personnelle, toujours guidé par la même voix. Très vite, l’extrême brutalité de ses agissements attire l’attention des autorités. Comme à la fin du Dune de Denis Villeneuve, l’épilogue génère un brin de frustration en annonçant que la véritable histoire est encore à venir. Il faudra donc patienter pour lire le second tome, prévu pour l’an prochain.
À la vision des actes de Webster, on comprend que le scénario n’aurait pas pu être adapté tel quel au cinéma. D’une brutalité renversante, la violence opère à tous les niveaux, jusque dans les dialogues, mais elle est justifiée par le contexte. De ce point de vue, Beddiar a dressé un tableau apocalyptique de Los Angeles, où les rapports humains n’existent qu’en termes de domination et de prédation, conformément à une longue histoire de violence qui remonte à la préhistoire. Pour la partie graphique, les dessinateurs Babbyan et Geanes Holland se succèdent selon les besoins: au début, le style est réaliste et détaillé avec une précision méticuleuse, avant de se teinter d’onirisme après la métamorphose de Webster, tandis que le point de vue dépressif et désabusé de celui-ci est accentué par des couleurs froides qui contrastent avec ses périodes maniaques, dominées par la couleur du sang et des flammes de l’enfer.
Il est clair qu’une représentation aussi frontale de la brutalité n’a pas d’équivalent récent au cinéma (à l’exception peut-être de quelques passages de S. Craig Zahler). Mais Le labeur du diable est un exemple parmi d’autres de projet dont le cinéma ne veut plus et trouve à s’exprimer dans la BD. C’est une tendance qui semble s’amplifier, et le scénariste l’analyse dans l’interview. L’album est additionné de ce qui s’apparente aux bonus sur un DVD ou un BluRay. D’une profusion exceptionnelle, ils concernent autant les influences cinématographiques, littéraires, BD ou musicales qui ont nourri le travail d’écriture du scénario, mais Beddiar s’étend aussi sur l’origine du projet, ainsi que sur sa méthode de documentation, et sa façon de le raconter se lit comme un roman. G.D.
PS. Si vous aimez Beddiar et si vous aimez Du Welz, cette annonce est pour vous:
C’est parti, vous pouvez écouter l’ép. 1 d’OBSESSION, LE PODCAST DE CARLOTTA FILMS, où le duo cinéphile @fabriceduwelz et #FathiBeddiar vous parlent de PASOLINI. Passionnant, érudit, drôle, émouvant … Et en prime, une guest « pasolinienne » à la fin ! ➡️ https://t.co/ZWOLOsxb2p pic.twitter.com/4YIiaunX62
— CarlottaFilms (@CarlottaFilms) November 12, 2022
