Le cinéma halluciné de Philippe Grandrieux, dans un coffret DVD

Qui dit cinéma chaos, dit Philippe Grandrieux, cinéaste français aussi rare que précieux dont les quatre longs métrages sont réunis dans un coffret DVD collector chez Shellac. Soit Sombre (1998), La Vie nouvelle (2002), Un lac (2009), Malgré la nuit (2016), cherchant la même irruption de l’hallucination dans le réel pour mettre le spectateur sous hypnose. Le tout accompagné d’un livret de 20 pages d’images inédites.

Sombre (1999)
Histoire: Jean tue, il rencontre Claire. Elle aime Jean, elle reconnait à travers les gestes de Jean, sa maladresse, sa brutalité, elle reconnaît ce qui obscurément la retient elle aussi hors du monde… L’amour est ce qui nous sauve, fut-il perdu, d’emblée perdu.
Pourquoi c’est chaos: Ce coup d’essai électrisé par les immenses Marc Barbé et Elina Löwensohn propulsait son auteur venu des arts plastiques comme le David Lynch hexagonal avec ce même mélange oxymoron d’une beauté visuelle en apparence et des miasmes pathologiques en substance. Soit la recherche d’un cinéma primitif disséquant la pulsion animale, jouant sur le papillotement de l’image comme reflet de la métamorphose fantastique. En l’état, il s’agit d’un conte métaphysique sur un serial-killer. Une histoire d’amour et de mort où un ogre convulsif tombe sur un petit chaperon rouge virginal et ne peut lui rendre son amour. Un jeu d’apprivoisement où l’horreur et la beauté sont unies dans le même combat esthétique, où deux individus apprennent à vaincre leurs peurs. Une expérience hors du commun où tout passe par le son et l’image (mouvements de caméra portée à la main dont les tremblements dédoublent presque l’image, recours aux hachures, couleurs et lumières irréelles – magnifique boulot du chef-op Sabine Lancelin). Et où les ombres de Maya Deren, Bill Viola, Chris Marker ou même de Pabst planent. C’est beau comme du Alan Vega (qui signe d’ailleurs la BOF).

La vie nouvelle (2001)
Histoire: Seymour un jeune américain arrive dans une ville de l’Est. Il est accompagné par Roscoe venu négocier l’achat d’hommes et de femmes. Seymour découvre Mélania une des “filles” de Boyan qui contrôle le trafic. Fasciné, Seymour veut la posséder. Le prix à payer est terrible. Trahir Roscoe. Seymour accepte le marché. Roscoe meurt dévoré par les chiens. Seymour devra affronter “la vie nouvelle”.
Pourquoi c’est chaos: Le second long métrage de Grandrieux prolonge le mouvement hypnotique de Sombre sans retrouver la surprise ni la grâce absolue mais avec de vraies fulgurances (les images en négatif arrachées à la caméra thermique). D’ailleurs, deux plans se font écho entre Sombre et La vie nouvelle, comme une suite logique: ceux du prologue (un peu ce que Gaspar Noe avait également tenté en reliant Seul contre tous à Irréversible). D’un côté, les enfants partagés entre enthousiasme et effroi au théâtre de Guignol au début de Sombre; de l’autre, la foule humaine qui sort de l’obscurité et regarde vers le ciel une source lumineuse et indescriptible dans La vie Nouvelle. Deux séquences qui résument à elles-seules son cinéma où rien ne s’explique et où toutes les émotions – même les plus contradictoires – circulent. Soit traduire par des images viscérales ce qu’il serait impossible d’exprimer autrement. Reste qu’on ne regrette pas l’expérience d’une telle grammaire cinématographique en France (c’est du cinéma comme on en aimerait voir plus), travaillant les variations d’intensité en favorisant les perceptions sensorielles (on ressentait en permanence le grondement intérieur de ses personnages). On n’a pas le temps de prendre sa respiration que l’on est embarqué vers de nouveaux horizons. Une sidération qui éblouit. Notre manière à nous, spectateurs, d’accueillir cette quintessence du chaos.

Un lac (2009)
Histoire:
Tout a lieu dans un pays dont on ne sait rien, un pays de neige et de forêts, quelque part dans le Nord. Une famille vit dans une maison isolée près d’un lac. Alexi, le frère, est un jeune homme au cœur pur. Un bûcheron. Enclin à des crises d’épilepsie, et de nature extatique, il ne fait qu’un avec la nature qui l’entoure. Alexi est très proche de sa jeune sœur, Hege. Leur mère aveugle, leur père et leur plus jeune frère, observent en silence cet amour incontrôlable. Un étranger arrive, un jeune homme à peine plus âgé qu’Alexi…
Pourquoi c’est chaos: Alors que ses deux précédentes expérimentations tenaient du cauchemar éveillé (Sombre avec ses pulsions mortifères, La vie nouvelle avec sa parabole sur la déshumanisation et la cruauté), Un Lac ressemble à un rêve impressionniste tourné en lumière naturelle qui déracine une nouvelle fois le spectateur de ses habitudes. Un flou artistique, à la fois brutal et abstrait. Dans Un Lac, l’histoire est classique, racontée de manière linéaire, compréhensible par tous (une famille composée d’un frère, d’une sœur, d’un petit-frère et de parents fantomatiques vit sur une île et voit sa solitude bouleversée par l’irruption d’un étranger). On retrouve des effets déjà utilisés (flous, lambeaux de lumière froide, bruits d’une rumeur sourde et lointaine, de respirations et de mastications) et le même changement de point de vue (avec la même histoire, un réalisateur plus classique se serait placé du point de vue de l’étranger qui découvre les secrets de cette famille pour alimenter le suspense). C’est un peu la même démarche que dans Sombre, dans lequel un ogre tombait sur une vierge et ne pouvait lui rendre son amour. Sauf que la sexualité n’est plus brutale mais secrètement épanouie. L’écran palpite au rythme des sensations des personnages. Le français devient une langue approximative, intime et universelle; un sabir que seuls les personnages joués par des acteurs russes murmurent. La nature environnante sert de fenêtre vers un ailleurs (motif récurrent chez Grandrieux). Bref, contrairement à ce qui se produisait dans La vie nouvelle où l’humanité était éclopée dans le chaos et où la noirceur était amplifiée par un discours éculé sur la bestialité, Un Lac part des ténèbres pour retrouver la pureté (du moins son icône) et quitte les zones d’ombre pour plus de lumière, de blanc et de bleu-gris. Et c’est très bien aussi.

Malgré la nuit (2016)
Histoire:
Paris. Lenz cherche Madeleine disparue mystérieusement. Il rencontre Hélène une jeune femme envoûtée par sa pulsion autodestructrice. Un amour fou naît entre eux. Louis et Léna dévorés par leur jalousie amèneront Lenz à suivre malgré lui Hélène dans le monde souterrain d’un sombre réseau d’exploitation sexuel. Fut-il perdu, d’emblée perdu, l’amour est ce qui nous sauve.
Pourquoi c’est chaos: A priori, entre les précédents films de Philippe Grandrieux et la durée merveilleusement rédhibitoire de 2h36, Malgré la nuit a tout pour s’imposer comme le film le plus chaos de ces dix dernières années. A la manière de ces films sous influence Baudelairienne qui veulent nous montrer combien ils sont grands et poétiques dans leurs cravates et leurs bottes vernies, le résultat prend les atours d’un long grand-huit émotionnel pour nous donner à voir la vie comme elle est Bosch. En le découvrant, les profanes devraient défaillir; les initiés, eux, remarqueront que le réalisateur de l’inoubliable Sombre cherche à rendre disons accessible un univers torturé. Ainsi, respectant les conventions narratives et donc une trame quasi claire cosignée entre autres avec Rebecca Zlotowski; s’aventurant en pleine nuit ou dès potron-minet avec un casting indé-glam (Roxane Mesquida, Ariane Labed, Paul Hamy); avouant une fois encore son amour du cinéma de David Lynch – les visions et les oxymores, les beautés apparentes et les miasmes pathologiques –, Philippe Grandrieux orchestre une ronde obsessionnelle au canevas Hitchcockien (Sueurs Froides qui a toujours hanté Lynch, précisément sur Mulholland Drive) et au romantisme hardcore. Une tragédie doloriste peuplée de fantômes, de doubles, d’espoirs déçus, de caractères consumés par l’amour dans un Paris en proie aux forces du mal. Mais on décroche hélas rapidement face aux clichés de cinéma underground chic et poseur (embarrassante imagerie publicitaire du mec maudit jouant de la gratte en contemplant la Tour Eiffel à l’aube, menaçante et si terrible tentation du C’est beau une ville la nuit de Richard Bohringer). Restent les comédiens, beaux endormis, qui méritent des mentions comme au bac.

Contenu: 4 films Chapitres Livret («Au bord d’un lac» par Philippe Grandrieux)
Format: 4/3, 16/9 Couleur PAL Multizones
Audio: Son 5.1
Durée: 454 min (112 min / 102 min / 90 min / 150 min)

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