[WILLIAM FRIEDKIN STORY]

LA PEUR AU VENTRE

Après Cruising, Friedkin retourne dans un registre plus léger et plus rassurant avec l’inédit Deal of the Century et surtout réalise un épisode de La cinquième Dimension (avec ses collègues Rick Friedberg et Tommy Lee Wallace) potentiellement efficace, baptisé Nightcrawlers (Les reptiles de la nuit) sur les séquelles de la guerre du Vietnam. Impossible à ce sujet de ne pas faire un lien avec les traumas de la guerre du Golfe dans Bug. Mais c’est avec Police Fédérale Los Angeles (que l’on préfère sous son titre originel To Live and Die in L.A.), sorte de second French Connection et nouvelle référence du genre policier qui a laissé une empreinte grave dans les années 80 (on n’a pas vu la cité des anges aussi bien filmée dans un thriller poisseux sauf chez Michael Mann). Intrinsèquement lié à French Connection – même si différent structurellement et géographiquement (French Connection se passait à la Big Apple) – jusque dans les personnages toujours à deux doigts de tomber dans la dark side, le film donne à deux acteurs l’occasion de briller : William Petersen (Le sixième sens) en déclinaison de Gene Hackman sadomaso (bon sang mais ça préfigurait Cruising tout ça !) et Willem Dafoe en artiste faux-monnayeur retors. Trois ans plus tard, il signe Le sang du châtiment.

Dans les années 90, autant le confesser : William patauge dans la semoule. Jade, Blue Chips et L’enfer du devoir, qui témoignent d’une baisse de régime. Pourtant, s’il avoue à demi-mot leurs échecs artistiques, le cinéaste confie : « La subversion est mon arme favorite. Il y a beaucoup de séquences dans Jade dont le véritable message est dissimulé. J’incorpore toujours visuellement dans mes films des idées qui ne se trouvent pas dans le scénario original. Je cherche systématiquement à contrer les idées reçues ». Mais il ne faut pas oublier les projets avortés qui, sur le papier, sentaient les grands films potentiels : Le Dahlia Noir (finalement réalisé comme un sagouin par Brian de Palma), un troisième French Connection, la suite de L’exorciste, Basketball Diaries puis dans le films qui n’ont jamais vu le jour : Bag Men, un thriller dans la lignée d’Usual Suspects avec Michael Keaton, The diaries of Jack, the ripper, avec un scénario de Chris Devore (scénariste de Elephant Man) et l’interprétation de Anthony Hopkins, qui relatait l’histoire véridique de Jack L’éventreur d’après son journal intime. Un sujet qui lui tenait à cœur pour s’être très documenté et avoir reçu des informations de la police jamais divulguées publiquement. Échec : Friedkin avait d’ailleurs intenté un procès contre la société New Line pour avoir saborder ce projet au profit du stimulant From Hell, des trop rares frères Hugues, avec Johnny Depp. Jusqu’à finalement Traqué qui témoigne des beaux restes de l’auteur.

William Friedkin découvre la pièce Bug de Tracy Letts, jouée à New York depuis des mois avec Michael Shannon mais sans Ashley Judd, qui cartonne et fait parler d’elle. En sortant, il est sous le choc. Pour lui, le résultat soulève des tonnes de questions sur ce que nous sommes sans réellement apporter de réponses. L’une d’entre elles consiste à savoir jusqu’où une femme est prête à entrer dans la tête d’un homme par amour. Proposer une transposition de cette pièce au cinéma lui a permis de retrouver une liberté qu’il avait perdue depuis quelques années. Au moment de tourner, cela s’est traduit par une incapacité à prévoir de quoi le plan du lendemain serait fait. En cela, on est très proche du «happening». Tracy Letts, qui avait écrit la pièce de théâtre, s’est attelé avec les coudées franches au scénario en modifiant mentalement des éléments purement scéniques et en bénéficiant de l’aide de chevronnés (Bryan Singer connu pour être un grand malin). Après Les garçons de la bande et L’anniversaire, il s’agit de la troisième adaptation théâtrale de William Friedkin. Et contrairement aux deux autres adaptations qui datent de la fin des années 60, à une époque où le cinéaste visait un cinéma intimiste avant de bifurquer vers le policier bourrin et de tutoyer les conventions Hollywoodiennes, il a projeté cette fois, fort de ses expériences passées, une identité visuelle incroyable. Essentiellement, il a travaillé l’atmosphère (les bourdonnements de climatiseurs, les bruits flippants du ventilateur, les ombres inquiétantes sur les murs suintants, la sonnerie agressive du téléphone). Afin de ressouder les liens entre Bug et ses précédents films, il a eu recours à des autocitations (la crise d’épilepsie renvoie directement à L’exorciste). Doué d’une éloquence et de dons de conteur, Friedkin effeuille un postulat de base pathétique pour laisser apparaître une troublante vérité. Friedkin dérange si bien que le spectateur oublie une chose essentielle: face aux actes des personnages, il a la liberté de penser ce qu’il veut.

Bug, c’est donc une sublime histoire d’amour fou en même temps qu’un film sous coke. Quelque chose comme la vision hallucinée d’une paranoïa ordinaire de l’Amérique post-11 septembre ayant contaminé le monde entier et qui se traduit ici par les bourdonnements de climatiseurs, les bruits flippants du ventilateur, les ombres sur les murs suintants, la sonnerie agressive du téléphone, la crise d’épilepsie.  Friedkin dérange si bien que le spectateur oublie presque une chose essentielle: il a la liberté de penser ce qu’il veut, de réagir comme il veut. D’ailleurs, chez lui, l’intensité folle des rebondissements et les dénouements de ses films les plus controversés nous tendent généralement des miroirs. Ce ne sont pas des cours de morale mais des façons de questionner notre ambiguïté, de raconter ce que nous sommes, d’où les deux fins pro et anti peine de mort pour Le sang du châtiment (1987).

Jouant comme s’ils étaient en direct en plein happening, Ashley Judd et Michael Shannon sont sidérants. « Michael savait instinctivement comment jouer son personnage, assure Friedkin, parce qu’il l’avait déjà joué au théâtre et surtout il était très proche de ce personnage dans la vie réelle, assez sombre. Ça ne m’étonne pas d’ailleurs qu’il se soit spécialisé dans ce genre de rôles par la suite : s’il est aussi puissant dans ce registre extrême, il n’y a pas de secret, c’est parce qu’il connait ça. J’ai découvert récemment Take Shelter où il est vraiment formidable ». Leurs deux personnages amants sont enchaînés, du paradis à l’enfer. Adam et Eve s’appellent Eros et Thanatos et c’est la fin du monde. Ils se noient, se consument, meurent avec l’autre, leurs regards soutenant : « cette vie fut atroce, cette vie fut belle, cette vie fut nous, ensemble«.

De toute façon, que vous aimiez ou non cette histoire sublime au nihilisme désespérément romantique, sachez que Billy le cinglé s’en contrefout: «Si une mauvaise critique peut foutre en l’air mon petit déjeuner, elle ne pourra jamais gâcher mon déjeuner. Jamais !».

Après le monumental Bug le réalisateur William Friedkin et le scénariste Tracy Letts ne pouvaient pas en rester là. Killer Joe scelle leur seconde collaboration et évidemment il promet de marquer le spectateur au fer rouge. Tel quel, il s’agit d’une descente aux enfers convulsive, un opéra white trash allant très loin dans l’outrance (nudité frontale, perversions sexuelles, hallucinations collectives, violence hardcore), une bonne blague provocatrice et dérangeante. Cette description abrasive de l’Amérique péquenaude peut donner l’impression d’avoir été mille fois vue, notamment chez Tennessee Williams, mais Friedkin réussit à renouveler le thème de l’ambiguïté morale – son sujet de prédilection – en lui donnant une complexité inédite. La prise de risque de Matthew McConaughey en tueur démoniaque est payante: c’est probablement le rôle de sa carrière. Les autres acteurs jouent dans le même état des monstres humains, comme s’ils étaient sous coke, en particulier Gina Gershon ressuscitée des années 90 – actrice déjà bien sulfureuse dans Bound, des frères Wachowski et Showgirls, de Paul Verhoeven. On risque de beaucoup parler d’elle en raison d’une séquence hallucinante située dans le dernier tiers. Pour toutes ces raisons, Killer Joe appartient à ces films sans happy-end que l’on regarde suspendu dans le vide, les yeux en spirale, entre rire et effroi. Vétéran coupable d’un film d’adolescent virtuose et impoli, William Friedkin donne toutes les raisons de croire que la fin du monde a bel et bien lieu.

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