[WILLIAM FRIEDKIN STORY]

FRIEDKIN ET LA PEUR DE L’AUTRE

«Vous ne savez pas ce qui vous attire dans un film. Mes films traitent des peurs irrationnelles. Ils traitent également de mes propres peurs. J’essaye d’exprimer la violence qui est en moi au travers de mes films». WILLIAM FRIEDKIN

Les films de William Friedkin sont majoritairement axés sur la peur de l’autre. Cet autre est souvent le démon d’une Amérique paranoïaque et protectionniste ou alors dans des cas plus isolés une menace extérieure que l’on ramène et que l’on propage. Le scénario de L’exorciste fut inspiré par l’exorcisme d’un jeune garçon de la région de Washington en 1949 : dans le film, le mal vient d’Irak et menace l’équilibre d’une pauvre famille américaine WASP lambda. Le processus dramaturgique consiste alors à réintégrer un individu marginal dans un groupe social organisé et rassurant. Friedkin réalise des films qui constituent des reflets de la violence sociale (« l’inattendue violence quotidienne que tout le monde est obligé de subir » dixit Friedkin). En filmant l’indicible, à travers des scènes chocs (la masturbation avec le crucifix, la rotation complète de la tête de Linda Blair, les rapides inserts du visages du Démon, amplifiés par la musique de Mike Oldfield), Friedkin sonde dans L’exorciste le basculement des fondements et l’écroulement des valeurs morales. Toute l’histoire est en réalité un prétexte pour dénoncer le puritanisme poids lourd. Résultat : carton plein.

Dans les années 70, William Friedkin est alors considéré comme un nabab à Hollywood. Un nabab dangereux cependant. L’artiste peut se targuer de deux grands succès commerciaux du cinéma américain des années 1970, couverts d’Oscars. La bonne période en tout cas pour proposer son projet le plus déraisonnable après bien entendu celui de l’exorcisme chez une jeune fille : réaliser Sorcerer, une relecture du Salaire de la peur, d’Henri Georges Clouzot. « La seule chose qui me motive, c’est d’avoir été inspiré par des films tels que Citizen Kane. Je n’ai jamais encore réalisé un film du niveau de ceux qui m’ont inspiré, et c’est là que je trouve ma motivation. Si un jour, à mes yeux, je tourne un film qui soit aussi bon que Les diaboliques de Clouzot, alors j’arrêterai… Mais j’en suis loin, si loin de l’objectif que je me suis fixé en tant que réalisateur, que je continue ! ».

AMBIGUÏTÉ

«J’ai tendance à regarder plutôt dans l’aspect sombre des choses, aussi j’aurai tendance à essayer de trouver des histoires qui soient plutôt dramatiques et par conséquent plus angoissantes». WILLIAM FRIEDKIN

Tous les films de William Friedkin, sans exception, sont hantés par l’ambiguïté qu’elle soit morale ou sexuelle. Dans Bug, il n’est question que de ça : est-ce qu’on se situe dans le réel ou dans le fantasme ? Dans French Connection, deux flics aux méthodes expéditives bafouent les usages, s’assoient inélégamment sur la morale et l’un d’eux va jusqu’à tuer un collègue. Où se situe le degré d’identification ? Où se situe la frontière entre le bien et le mal ? On retrouvera la même problématique avec Police Fédéral Los Angeles où littéralement les deux flics redoublent d’actions néfastes (ils laissent un prisonnier s’échapper, confondent un trafiquant avec un flic, oublient leur complice). Plus discrètement, sans pour autant être plus faux-derche, L’exorciste avec son manichéisme de base pour coller aux règles des films d’angoisse (le bien, c’est maman, le mal, c’est le diable) sous-tend que les démons ne sont pas nécessairement ceux que l’on pense. D’autant que le mal, ici, se transmet.

Friedkin reprendra cette idée dans Cruising, où l’identité du tueur est imprécise et le mal semble se refiler chez toutes les personnes fréquentant un milieu gay hardcore et n’assumant par leur sexualité. En prenant un flic hétéro comme protagoniste, Friedkin s’affranchit de tout jugement et édifie une parabole sur les apparences comme le souligne le dernier plan du film, suffisamment équivoque pour que chacun en pense ce qu’il veut. En écho à cette réflexion sur les apparences, le visage des personnages est régulièrement abîmé chez Friedkin (le policier qui prend une balle en plein visage au début de French Connection, Police Federale Los Angeles sans oublier l’apparition flippante d’un Benicio Del Toro balafré par la guerre dans Traqué). L’ambiguïté morale touche également une œuvre « contradictoire » comme Le sang du châtiment puisque Friedkin en refera un montage pour modifier sa conclusion, comme pour démontrer que finalement, comme dans tous les bons films, le plus important n’est pas la fin mais le cheminement parcouru et la réflexion perso qui en découle. On retrouvera des traces de cette ambiguïté dans la relation biblique entre Benicio Del Toro et Tommy Lee Jones dans Traqué où les coups les plus violents n’en recèlent pas moins un romantisme inattendu.

SORCERER, L’ŒUVRE D’UN MAITRE ENSORCELEUR

«Sorcerer traite de vengeance, de trahison – c’est ainsi que je ressens la vie. Je ressens que la vie est pleine de trahisons et de fausses promesses, et cette destinée est juste au coin de la rue, à vous attendre pour vous botter le cul!». WILLIAM FRIEDKIN

Avec cette relecture du classique français de son maître Clouzot, William Friedkin ne cherche pas à rivaliser avec icelui mais réalise un film de malade proche des grands Michael Cimino (La porte du paradis, te voilà). Dans un premier temps, il présente quatre personnages dans leurs pays respectifs pour représenter leur vie terrestre. Pour une raison bien précise, chacun doit disparaître, mourir « symboliquement ». On les retrouve alors dans une sorte d’enfer, la jungle mexicaine, où ils accomplissent des travaux pour expier leurs fautes. A mi-parcours, on leur offre une chance de rédemption, traverser l’enfer, avec la perspective de gagner le paradis : « La première impulsion qui m’a poussé vers la mise en scène fut d’étudier les personnes dans des situations dramatiques. Pas de films sur le système judiciaire où le système politique dans ce pays… juste des films sur des personnes».

Le tournage s’est étalé sur un an dont six mois dans la jungle de Saint-Domingue, dans des conditions épouvantables. Il s’est intégralement déroulé en décors naturels, les techniciens ayant même demandé aux ouvriers locaux de construire sur place un barrage à cause d’une crue qui finalement n’a pas eu lieu. Sur les lieux, Friedkin est dans un état second, cite des peintures de Francis Bacon et dirige son équipe sans indication précise. Vient la séquence choc du film : le pont que les camions chargés de nitroglycérine traversent en pleine tempête et qui a réclamé une organisation infernale. Les techniciens l’ayant directement construit au-dessus d’un torrent, il pouvait s’incliner, se baisser, se balancer suivant les prises. Acteur pris dans la tourmente, Bruno Cremer s’est souvenu que sur le tournage, au petit matin, dès que l’hélicoptère de Friedkin se pointait à l’horizon, les techniciens se taisaient subitement. Si l’un d’eux foirait un truc, il était renvoyé le soir même. Après l’échec en salle de Sorcerer, Friedkin range au placard ses désirs décadents pour réaliser une petite comédie : Têtes vides cherchent coffres pleins au casting de luxe – laissant au passage planer quelques ombres Cassavetiennes (Peter Falk, Gena Rowlands, Warren Oates) – dans laquelle le cinéaste tourne à l’absurde une situation inextricable (des petits voleurs cherchent à vider le coffre-fort d’une entreprise spécialisée dans la sécurité). Le scénario, réécrit par Walon Green, scénariste de Sorcerer et La horde sauvage ainsi que l’abattage des acteurs y sont pour beaucoup.

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